Madeleine, une vie sans ménagement

Publié le par jack palmer

Madeleine devant le Paris Marriott Hôtel Champs-Elysées, ou elle a passé des heures à astiquer les portes, les plinthes et les poignée dorées./Photo: Patrick Nussbaum


À quarante-quatre ans, Madeleine a le corps abîmé. Elle raconte en détail ce que des milliers de femmes de ménage d’origine immigrée subissent aujourd’hui en France. 

 

Tois femmes de ménages témoignent


Les yeux gonflés, allongée sur le canapé, Madeleine (1) se frotte le visage pour se réveiller. C’est que, le matin en principe, elle récupère. Veilleuse dans une maison de retraite en Île-de-France, elle travaille de 19 heures à 6 h 30. À quarante-quatre ans, Madeleine est usée, fatiguée. «On n’a pas le choix, on s’habitue», lâche-t-elle du bout des lèvres. Voilà dix-huit ans qu’elle exerce le métier de femme de ménage. Au tout début, en 1990, lorsqu’elle arrive du Congo pour rejoindre son mari, la jeune femme a pour objectif de finir ses études à Paris-8. Mais avec les petits boulots et ses deux enfants, le rythme devient vite intenable. Elle lâche l’université et trouve, par le bouche à oreille, un emploi de femme de chambre à Disney. Quatre heures de transport par jour : deux heures aller, deux heures retour. «Je me levais à 5 heures, à 6heures je réveillais mes enfants, je les préparais. À 7 heures, je les déposais à la garderie de l’école. Après je prenais trois RER différents et j’arrivais à Disney à 9 heures.» Elle y restera deux ans. Deux ans de travail acharné, debout toute la journée, dix minutes par chambre.

 « Faire 32 chambres par jour, c’était impossible »

Le Disney’s Sequoïa Lodge contient 1 011 chambres. « Il fallait faire 32 chambres par jour, environ cinq en une heure, c’était impossible.» La pression était forte. Du coup, elle explosait largement son CDI de trois heures. Passant plutôt six heures à nettoyer les chambres. Sauf que les trois heures supplémentaires, Madeleine n’en voyait pas la couleur. «J’ai compris qu’il fallait compter soi-même ses heures et réclamer, sinon, ils trichaient. Ceux qui ne savaient pas lire se faisaient arnaquer dix fois plus.» Sur les six heures quotidiennes, les femmes de chambre avaient droit à trente minutes de pause, « mais nous on voulait finir le travail et partir, du coup, on ne mangeait pas. Au retour, dans le RER, on s’endormait toutes. On était épuisées. Ça faisait rigoler les touristes ».

Pendant les heures de ménage, les femmes debout ou à genoux lavent les salles de bains, passent l’aspirateur et ramassent « les saletés que certains touristes laissaient exprès sous les lits ». Physiquement ? « Ça nous a rendues malades », répond Madeleine du tac au tac. Le dos, cassé. Les épaules, douloureuses. Les jambes et les pieds, gonflés. Comment tenir ? « On se bourrait d’anti-inflammatoires, d’antidouleurs. On essayait de se doper carrément. Certaines buvaient même de l’alcool pour ne plus sentir les douleurs. »

À la maison, pas de repos. Madeleine fait tout pour quitter Disney. Elle atterrit alors au Paris Marriott Hôtel Champs-Élysées, hôtel de luxe où le client paye 1 800 euros la nuit. « Là, c’était un autre rythme. Il fallait attendre que les clients quittent leur chambre. C’était mieux qu’à Disney. Il y avait moins de chambres. Le salaire était fixe et on avait droit à une heure de pause. » Mais, malgré tout, Madeleine passe des heures debout à circuler dans les couloirs, à astiquer les portes, les plinthes et les poignées dorées. Une sciatique finit par la clouer trois mois chez elle. Puis elle se fait opérer du pied, atteinte de la maladie de Morton, provoquée par « le surmenage ». Au bout de deux ans, le sous-traitant qui l’emploie fait faillite et le repreneur revoit les contrats à la baisse. « C’est là que les problèmes ont commencé. » Parce que Madeleine a refusé de se laisser faire. « On est allé voir les syndicats. On a fait grève et on a gagné contre le patron aux prud’hommes. »

Début des années 2000 : Madeleine trouve un CDI

La naissance de sa troisième fille, handicapée, l’oblige à s’arrêter pendant deux ans. « Je voyais mes amies femmes de ménage progresser, faire des formations, devenir aides-soignantes ou auxiliaires de vie. Je me suis dit, pourquoi pas moi ? » Au début des années 2000, Madeleine trouve un CDI en maison de retraite : 35 heures pour 800 euros. « Je faisais le ménage dans les chambres mais je passais du temps à parler avec les personnes âgées. Je ne pouvais pas être indifférente. » Elle demande au bout d’un an une formation pour devenir aide médico-psychologique. Mais là encore, pendant sa formation de deux ans, la maison de retraite l’oblige à travailler les week-ends. Illégal. À son retour, malgré son nouveau diplôme, on lui attribue le nettoyage de sept personnes âgées, ce qui lui laisse peu de temps pour les activités. « Les pauvres résidents, on les manipule comme des sacs à patates. Ça ne me plaisait pas de les traiter ainsi. J’ai fini par changer pour un poste de veilleuse de nuit. »

Aujourd’hui, malgré une hausse de son salaire à 1 400 euros par mois, cette maman célibataire, avec trois enfants à charge, s’en sort tout juste. Pour les fêtes de fin d’année, et pour éviter un surendettement trop lourd, elle a pris un deuxième travail pendant quelques mois chez des particuliers. « La nuit, je travaillais et le jour, j’allais deux fois par semaine faire cinq heures de ménage et de repassage chez un couple, dans le 16e arrondissement. Le monsieur voulait que je fasse le travail en trois heures. C’était impossible. Il m’a licenciée. » Le rêve de Madeleine ? « Il me manque deux modules de ma formation à valider pour devenir aide-soignante. J’ai envie de progresser. Je rêverais de devenir éducatrice ou infirmière. » 

(1) Le prénom a été modifié. 

A lire:   Aïssatou « Je dois me lever à 4 h 30 du matin »

A lire:  Nassira « Je n’arrive pas à m’en sortir »

A lire:  Travailleurs pauvres : le cercle vicieux

 

Ixchel Delaporte

 

Publié dans Société Politique

Commenter cet article