« Il faut valoriser le travail »

Nasser Mansouri, responsable des études économiques à la CGT.

« La crise des subprimes, l’affaire de la Société générale sont les reflets d’une crise systémique. Nous sommes, depuis vingt ans, dans un processus de déflation salariale : le travail et sa place dans le processus productif sont dévalorisés par une pression sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation de l’emploi. La contrepartie, c’est une inflation financière. Il faut se garder de l’idée selon laquelle il y aurait un monde financier indépendant du monde réel : le capitalisme financier est un aspect du capitalisme tout court. Le développement de la sphère financière se fait au détriment de l’économie réelle.

Du fait de la pression sur le monde du travail, la demande salariale est faible, ce qui rend problématique la rentabilisation du capital dans la sphère productive ; le capital cherche alors une rentabilité plus importante dans la sphère financière. Il y a une dérive vers la financiarisation pour trouver une solution à la crise de rentabilité du capital. C’est ça le fond du problème.

Pour résoudre cette crise, il faut valoriser le travail, la place du travail dans la vie économique et sociale, et dévaloriser le capital. Faute de quoi, les mesures de régulation dont parle Nicolas Sarkozy ou Mme Lagarde ne peuvent être efficaces. Pour cela, il faut intervenir à plusieurs échelons.

Celui des entreprises : leurs choix stratégiques sont-ils faits en fonction de la rentabilité exigée par les propriétaires et actionnaires, ce qui conduit à un partage des richesses au détriment des travailleurs et de l’investissement et au profit des actionnaires ? Ou bien, au contraire, ces choix sont-ils orientés vers plus d’investissements productifs, d’emplois qualifiés, une nouvelle dynamique salariale, qui entraînera une demande plus importante ? Depuis vingt ans, les prélèvements financiers sur les entreprises (charges d’intérêts, dividendes aux actionnaires) augmentent fortement. En 2006, pour un euro investi, il y a eu pratiquement un euro de dividende versé aux actionnaires. Il faut donner le droit aux salariés d’intervenir sur les choix de gestion des entreprises pour que ça change dans un sens favorable à la croissance et à la satisfaction des besoins sociaux.

Mais les choix de politique économique, budgétaire, monétaire ont aussi un impact sur les conditions générales de l’économie. Si la politique monétaire ne vise que la stabilité des prix, au détriment de l’emploi, de la croissance, comme c’est le cas maintenant avec la BCE, cela ne peut marcher. En matière budgétaire, si l’on réduit l’impôt sur les plus riches, comme le fait le « paquet fiscal », il y aura moins de recettes, donc moins de dépenses utiles pour financer les infrastructures, le potentiel productif du pays ou les dépenses de santé, d’éducation, qui ont aussi une retombée économique.

Il y a aussi la façon dont les crédits bancaires sont utilisés. Que peut-on faire pour les réorienter vers les activités productives ? On peut considérer un mécanisme de taux d’intérêt modulés en fonction de l’objectif de l’entreprise. Si elle demande un crédit pour tel investissement productif, créateur d’emploi, il est raisonnable que le crédit soit à un taux plus bas ; l’État pourrait intervenir pour soutenir ce genre d’initiative. Autre piste : les ratios prudentiels, qui poussent les banques à refuser les crédits qu’elles jugent risqués. Il s’agit surtout des - demandes venant des PME, qui ont peu de moyens financiers. - - On pourrait revoir ces ratios et, là aussi, tenir compte de la façon dont les crédits sont utilisés.

On ne peut pas faire cela uniquement dans le cadre français. Il y a besoin de coordinations aux niveaux européen et mondial. Ces différents niveaux d’intervention se complètent, mais ne s’opposent pas. Par exemple, la politique monétaire de la France est définie par la BCE. Cela posé, la BCE est composée des banques centrales nationales, on ne peut donc pas considérer que la Banque de France n’a rien à dire. »

Nasser Mansouri est l’auteur, notamment, de la Mondialisation à l’usage des citoyens, 2005,

Éditions L’Atelier