Audiovisuel public

Jack Ralite : les retards d’avenir de France Télévisions…

Le texte en intégralité du sénateur Jack Ralite sur les travaux de la commission « Pour la nouvelle télévision publique » présidée par Jean-François Copé.

Le 8 janvier dernier, le Président de la République a évoqué, sans préparation ni concertation, la suppression de la publicité sur les chaînes de France Télévisions , puis créé, après la grève très importante des personnels le 13 février, la commission Copé, chargée de réfléchir à la compensation de la perte et à la définition de la télévision publique du futur. Depuis, la commission et ses quatre groupes de travail ont auditionné une centaine de personnes ou groupements, et publié un rapport d’étape, dit « rapport de méthode », qui silhouette quelques ébauches de solutions pour la télévision du futur, mais reste quasi silencieux sur le financement, sauf les 150 millions d’euros de compensation par l’Etat au manque à gagner en 2008. Epluchons cette question du financement.

Une grande désinvolture

En effet, l’annonce présidentielle a ébranlé France Télévisions qui a évalué à 1,2 milliard le coût de la suppression de la publicité. Dans le « rapport de méthode », il est envisagé d’étaler cette suppression jusqu’à la fin 2011, où basculera la diffusion analogique vers la diffusion numérique.

Sauf à ne rien connaître au fonctionnement de la télévision publique (ce serait aussi valable pour une entreprise privée), celle-ci est ainsi ébranlée une deuxième fois. Ces deux ébranlements traduisent une grande désinvolture à l’égard du premier service public producteur de lien social, de création, d’expression du pluralisme, de civilisation.

Mais il y a plus :

1 – Les 150 millions dus par l’Etat pour 2008, ne tiennent pas compte du sous financement antérieur de la télévision publique, ni du coût des programmes remplaçant la diminution de publicité ; et dans la discussion Jean-François Copé a demandé de faire des économies. 2 – Si la suppression de la publicité est étalée, la compensation n’est plus évaluée qu’entre 400 millions et 600 millions. 3 – le basculement de l’analogique vers le numérique est supposé produire une économie de 76 millions. 4 – Il est noté dans le « rapport de méthode » que la prise en compte des nouveaux supports est susceptible de produire des rentrées importantes.

Il suffit de connaître la télévision et l’utilisation des nouvelles technologies pour savoir que ce sont des investissements et donc que la mise en route de ces processus coûtera avant de rapporter et qu’on ne sait pas quelle sera l’importance du retour sur investissements.

Précisons : personne ne peut entendre le mot économie autrement que dans ce qui se passe dans la fonction publique : les économies consécutives à la « Révision Générale des Politiques Publiques » (RGPP) qu’il faudrait nommer par sa vraie fonction, « Réduction Générale des Politiques Publiques ». Et ce n’est pas tout.

Un impératif : la prévisibilité

Qui dit financement de France Télévisions dit aussi, comme le Président de la République l’avait évoqué : taxation « infinitésimale » sur les fournisseurs d’accès à Internet et les opérateurs de télécommunications et taxation « minime » sur les publicités des groupes privés. Or, en est-il encore question, alors que le secteur privé s’y oppose farouchement et a reçu le soutien pour les fournisseurs d’accès à Internet de la commissaire européenne, Madame Reading.

Qui dit financement dit encore redevance, cette somme que paient les propriétaires de postes de télévision pour le service rendu qui varie selon les âges de 1 h 37 à 5 heures quotidiennes, la moyenne individuelle s’établissant à 3 h 30 par jour.

Le Président de la République, si peu soucieux par ailleurs du pouvoir d’achat, s’oppose à toute augmentation de la redevance alors qu’elle est stable depuis 7 ans et que dans les pays étrangers où elle existe, elle est plus élevée et suit l’évolution des prix. Jean-François Copé parle lui d’ « impôt injuste », alors qu’il s’agit du moyen que notre pays s’est donné dès l’après-guerre quand il a décidé d’avoir, puis de développer une grande télévision publique. C’est une recette pérenne et dynamique qui rejoint l’impératif de financement d’un grand service public de la télévision : LA PREVISIBILITE et LA STABILITE. La redevance devrait voir son montant fixé sur une période de 5 ou 6 ans et indexé sur l’inflation. En Angleterre la BBC connaît 5 ans à l’avance ses budgets et le montant de la redevance qu’elle touchera. Elle a mis 18 mois de travail, de réflexion et d’évaluation pour établir cette pluriannualité.

Comme on le voit, France Télévisions n’est pas assurée de son avenir. C’est comme si les parents d’un enfant décidaient de ne plus le reconnaître.

Détricotage et tricotage

Nous assistons à un grand détricotage du service public. C’est d’autant plus préoccupant que nous assistons au contraire à un tricotage accéléré dans le privé, souvent avec la complicité des pouvoirs publics. Nous assistons aussi à des démarches publiques sur le terrain du travail de la commission Copé sans qu’elle en soit avertie.

Dans le premier cas, comment ne pas noter la décision d’ « Orange », autre nom de France Télécoms, de créer une nouvelle télévision, diffusant sur mobiles, Internet et le petit écran. Le plus puissant des opérateurs technologiques privés prend place ainsi sur les contenus et développe l’intégration verticale réseaux/contenus. C’est historique. L’Etat a donné l’autorisation de fusionner il y a 15 jours à la SFR et à Cégétel, filiales de Vivendi. C’est la constitution d’un deuxième puissant groupe intégrant lui aussi, la filière contenus/réseaux. Sans oublier TF1 et M6 du groupe RTL qui même s’ils gagnent moins, gagnent toujours bien et commencent à bénéficier du glissement de la publicité du service public.

Dans le second cas, notons l’avant projet de loi sur « la modernisation de l’économie » qui sera discuté en juin et dont certains articles concernent le travail de la commission Copé (dividende numérique et propriété intellectuelle). Notons encore la création du Secrétariat d’Etat au numérique qui ignore la commission Copé. Notons enfin la promotion et l’application par l’Etat du rapport Jouyet-Lévy sur « l’Economie de l’immatériel » qui recommande « de traiter économiquement le capital humain » menaçant par exemple le droit d’auteur.

Une responsabilité publique

Ainsi, la commission Copé ne réfléchit pas sur ses deux pieds. Elle s’occupe du pied public, mais ignore le pied privé. Elle pourrait à la limite bichonner un service public dans son coin, entouré d’un immense service privé. C’est dire que la commission Copé doit inclure dans sa réflexion le secteur privé de la télévision et du multimédia et construire une Responsabilité Publique et Nationale à étendre notamment en Europe. Cette responsabilité vient de la place même de la télévision et des nouveaux supports qui concernent toute la société. Dans cette responsabilité interviendraient des dispositions comme la limitation de la concentration, de même qu’une augmentation sensible de la production, et de la création audiovisuelle, ainsi que le renforcement du pluralisme et de la démocratisation de l’audiovisuel.

Evoquons pour finir la question mentionnée dans le « rapport de méthode » d’une transformation structurelle de France Télévisions. L’idée d’un « organisme unique » est séduisante. Mais l’écho qui en a été fait dans le rapport fait comme si le problème était résolu puisqu’il y est question d’ « entreprise publique », c’est-à-dire de la suprématie de « l’imaginaire gestionnaire » sur le « réel du travail » ce qui à terme blesse les métiers vivants que sont ceux de la télévision. Il est besoin d’une vraie « dispute » sur cet organisme unique qui peut connaître trois formes : un établissement public industriel et commercial, une fondation d’un genre nouveau dans laquelle pourraient être associés l’Etat, les collectivités territoriales, des organismes comme les mutuelles, la Caisse des Dépôts, etc., et une entreprise publique, à la condition que l’Etat en demeure propriétaire à 100% sur une longue durée (de 20 à 30 ans) fixée par un engagement législatif.

« Nous avons tous un héritage que nous devons défendre, mais dans un même mouvement nous devons nous en défendre. Autrement nous aurions des retards d’avenir, nous serions inaccomplis » dit le philosophe Predrag Matvejevic. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel » pensait René Char.

Un acte salvateur : le moratoire

Nous sommes à ce carrefour de pensée. Mais le traitement actuel de France Télévisions est une « impasse dans son devenir », une « étroitesse dans son histoire » pour reprendre des expressions du psychologue du travail Yves Clot. Il enlise le service public. Il nous faut le libérer au milieu du désordre créé à son propos. Songeons à Coluche dans sa lettre aux « technocrates » : « Monsieur, j’ai fait tout qu’est-ce qu’on m’a dit : la guerre contre les allemands, non, avec, ils la faisaient aussi, j’ai fait 2,6 enfants, j’en ai eu 3, j’ai pas trouvé la virgule, j’ai bossé trente ans, maintenant je suis chomiste, je voudrais savoir qu’est-ce qui faut que je fasse ? ». La réponse était : « Expliquez-nous de quoi vous avez besoin, on vous dira comment vous en passer ! ».

Il y a une chose dont nous ne nous passerons pas, c’est d’un financement pérenne et dynamique à un haut niveau de France Télévisions regroupant tous les supports qu’évoque la notion de global média.

Il faut faire un acte immédiat salvateur. La commission économique du comité de groupe France Télévisions vient de faire la suggestion hautement responsable d’un moratoire sur la suppression des recettes publicitaires à France Télévisions. Le soutien à cette initiative serait aujourd’hui cet acte.

Jack Ralite