L'enthousiasme intact de Stéphane Hessel


La Déclaration universelle des Droits de l’Homme, dont on célèbre lundi le 60ème anniversaire, est un "texte fondamental du XXème siècle", nous dit Stéphane Hessel, l’un de ses rédacteurs.



L’entretien avec l’Humanité dans son intégralité.

Vous étiez le 10 décembre 1948, au palais de Chaillot, où fut adoptée la Déclaration universelle des droits de l’homme. Qu’y avait-il de nouveau dans cette déclaration ?
Stéphane Hessel. Une chose considérable  : on avait affaire à la fois à une organisation mondiale et à un texte fondé sur les droits de l’homme. C’était inédit. La charte des Nations unies en avait ainsi décidé, en 1945, et le texte était le résultat de trois années de travail. La guerre venait de se terminer, et cette guerre n’a pas été, comme les autres, une guerre militaire classique. Les nazis se sont comportés de façon barbare. C’est cette barbarie, dont Auschwitz a été le sommet, qui a mis les droits de l’homme au coeur de l’organisation mondiale.

Quels souvenirs personnels gardez-vous de ce moment ?
Stéphane Hessel. Pour un homme comme moi, qui sortait des camps de concentration et qui avait fait les débuts de sa carrière aux Nations unies, c’était très émouvant. Nous étions là, avec Henri Laugier, à nous dire : pourvu que personne ne vote contre ! Pourvu que ça passe ! C’est un texte fondamental pour le XXe siècle. Les valeurs qui s’y trouvent, pour l’homme encore jeune que j’étais à trente et un ans, couronnaient l’effort de tout notre engagement dans l’immédiat après-guerre. Inutile de dire à quel point j’étais bouleversé et satisfait des réactions qui ont eu lieu tout de suite dans la presse française et internationale.

Qu’éprouviez-vous au terme de ce trajet incroyable qui a été le vôtre en trois ans, du camp qui était la négation totale des droits de l’homme à l’adoption de la déclaration universelle qui en était l’exaltation ?
Stéphane Hessel. Mes camarades et moi qui avons vécu ces événements, qui avons fait la guerre de façon plus ou moins dramatique, même si dans mon cas cela a été un peu plus dramatique que la moyenne, nous étions pleins d’enthousiasme. Nous pensions que cette nouvelle organisation – qui doit son existence, ne l’oublions pas, à Franklin Roosevelt  : les Américains ont été à la base de ce travail, et ni Churchill ni Staline n’étaient très chauds pour une organisation mondiale à laquelle pourtant ils se sont ralliés – était enfin la réponse à ce problème déjà ancien, celui des deux guerres successives. Nous étions convaincus que, cette fois, nous tenions une organisation mondiale qui se préoccuperait non seulement de la guerre et de la paix, mais aussi du développement économique et social.

Les deux puissances essentielles de l’époque sont les États-Unis et l’Union soviétique, qui sort grandie de la guerre, après Stalingrad. Or, en 1948, déjà se met en place la guerre froide. René Cassin dit, dans un article ultérieur paru dans le Courrier de l’UNESCO, qu’il fallait se dépêcher…
Stéphane Hessel. En 1945, Soviétiques, Américains et Européens voulaient travailler ensemble. Ils se sont mis autour de la table. Mais, en 1948, Andreï Vychinski, le ministre soviétique des Affaires étrangères, vint à New York faire part de son désaccord avec les États-Unis sur certains points, et nous avions très peur que, tardant trop, les Soviétiques votent contre. Nous avons été très soulagés quand ils ne s’y sont pas opposés et qu’ils se sont contentés de s’abstenir [1]. On était encore avant la guerre de Corée, avant le discours de Churchill où il parle du rideau de fer. Cette déclaration, personne, depuis, ne l’a niée. Ce n’était pas un texte juridique, il faut le préciser, il n’y avait pas à le ratifier. C’était un texte déclaratoire, il fallait seulement le voter, le proclamer. Il est resté, depuis soixante ans, un texte fondamental. Toutes les Constitutions des nouveaux États devenus indépendants y font référence. La rencontre de fait entre les deux écoles, celle des droits de la personne, plutôt anglo-saxonne, et celle des droits collectifs, sociaux, dont se réclamaient les pays socialistes, a-t-elle joué en faveur de la déclaration ? Stéphane Hessel. Voilà. Pour aboutir, il fallait faire la place aux traditions. Le titre même qui remonte à 1789 fait référence à la France. Certaines données fondamentales, comme la liberté religieuse, sont fortement inspirées par les Anglo- Saxons, les droits économiques et sociaux par l’Union soviétique. Le travail de trois ans a justement consisté à tenter, dans un texte court, trente articles c’est très peu, de faire droit à ce que voulaient les uns et les autres, sans que l’un obtienne plus que l’autre. Cet équilibre a permis que la déclaration passe.

Peut-on dire que la déclaration synthétisait le meilleur de ce qui se faisait à l’Ouest et à l’Est ?
Stéphane Hessel. C’est ce que nous pensions, naturellement. Cela dit, qu’est-ce que c’est, le meilleur ? Mais vous avez raison, je le répète encore une fois, la volonté des rédacteurs a été de trouver un terrain d’entente entre l’idéologie soviétique et l’idéologie libérale. Pour cela, il fallait un texte équilibré. Équilibré plutôt « vers le haut », ce n’est pas un texte fondé sur le plus petit commun dénominateur… Stéphane Hessel. « Vers le haut », même si je n’aime pas beaucoup cette expression…

La déclaration a bien puisé dans chaque partie tout ce qui était valable au plan universel…
Stéphane Hessel. Absolument. Tout ce qui figure dans la déclaration est d’une haute valeur. Il n’y a rien dont on puisse dire que c’est un habile compromis visant à ne pas gêner les uns ou les autres. On a pris ce que tout le monde pouvait accepter comme un haut standard, une haute note de performance. L’introduction présente la déclaration comme un idéal à atteindre par tous les peuples, toutes les nations. C’est la raison pour laquelle il a été suivi par des pactes ratifiés par les États qui s’engageaient ainsi à respecter et les droits économiques et sociaux et les droits politiques.

René Cassin indique que, sous la pression de l’opinion, les États durent promettre cet engagement. Mais qu’est-ce que pouvait être, en 1948, cette opinion ?
Stéphane Hessel. En 1948, comme en n’importe quelle année du seigneur ou de l’histoire, il existe une opinion. L’opinion mondiale, au sortir de la guerre, après les horreurs, l’opinion sur tous les continents était favorable à ce que les individus, désormais, soient protégés. On se souvenait de ce qu’avait été la tyrannie, le fascisme. L’opinion a eu des moments de forte émotion, des moments d’apaisement, de lâcheté, on a laissé passer beaucoup de choses sans que l’on s’en émeuve, mais l’opinion a toujours été favorable à ce que les grandes valeurs humaines dont elle est la dépositaire soient respectées par les États.

À ce propos, le fait que le fascisme a bénéficié, dans les années 1930, de la lâcheté de grands États démocratiques euxmêmes vis-à-vis de l’Espagne ou de Munich, n’a-t-il pas conduit à un acte préventif sans attendre la catastrophe pour réagir ?
Stéphane Hessel. Tout à fait, la déclaration de 1948 est effectivement préventive, elle ne demande pas aux États d’intervenir lorsque les droits de l’homme sont violés, elle demande au contraire qu’un régime de droit protège ces droits de l’homme pour ne pas contraindre l’homme, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression. On préfère prévenir que guérir, et c’est pourquoi les trente articles se présentent comme une façon d’assurer les droits.

L’universalité tient-elle aussi au fait qu’a été associé au refus de la guerre le refus de la misère ?
Stéphane Hessel. Que les droits économiques et sociaux figurent en bonne place dans la déclaration est bien la preuve qu’on souhaitait non seulement maintenir la paix, mais aussi assurer le progrès social. Le texte se veut soucieux d’une modification des situations dans les pays les plus pauvres, et en faveur d’un rééquilibrage des ressources mondiales.

Quand on lit ce texte, il y a l’article premier – « Les êtres humains naissent libres et égaux en droit… » –, qui reprend celui de 1789, mais aussi les congés payés, on pense au Front populaire, à la Sécurité sociale, on pense à la grande réforme de la Libération, on a l’impression d’une empreinte française sur cette déclaration de 1948…
Stéphane Hessel. Attention, ne soyons pas trop franco-centrés, on a eu parfois trop tendance à exagérer notre rôle. Les congés payés existaient aussi en Angleterre. Ne me faites pas dire, je vous en prie, que la déclaration appartient à tel ou tel pays.

Et, cependant, Henri Laugier supervise l’affaire à la direction de l’ONU, vous êtes vous-même dans son cabinet, René Cassin est, diton, l’artisan majeur du texte, ce sont des acteurs français qui se trouvent au premier plan.
Stéphane Hessel. Oui, mais Eleanor Roosevelt, le Libanais Charles Malik, le Chinois Peng-Chun Chan ne sont pas français…

Certes, mais la culture française remontant à 1789, marquée ensuite par de grands mouvements politiques et sociaux, dans ce domaine, n’a-t-elle pas pesé ?
Stéphane Hessel. Lourdement, elle a pesé lourdement – et heureusement –, et nous sommes fiers de notre contribution par un homme comme René Cassin qui a été essentiel, par un homme comme Henri Laugier qui occupait un poste important. La culture française et la participation de la France ont été très importantes, mais cette contribution n’a pas été la seule. Il faut parler de la contribution des Américains, Mme Roosevelt a été décisive, du rôle de la Grande-Bretagne gouvernée par les travaillistes, de l’influence de l’Union soviétique qui a été très importante, et sans laquelle nous n’aurions pas eu, vraisemblablement, certains des termes repris dans la déclaration. Il faut nous en réjouir, et soyons enfin, pour une fois, internationalistes !

Soixante ans après, et au vu du monde d’aujourd’hui, s’il y avait par hypothèse à reprendre cette déclaration, quels nouveaux droits de l’homme devraient y figurer ?
Stéphane Hessel. Moi, Stéphane Hessel, je n’y mettrai qu’une seule chose : les relations de l’homme avec la planète. Il faudrait deux ou trois articles indiquant que l’homme est responsable devant les générations futures de l’exigence de laisser une terre habitable. L’idée n’existait pas en 1948, on croyait les ressources inépuisables. D’autres que moi sont soucieux de faire sa place à la lutte contre le terrorisme. Sa forme actuelle, très grave, est une novation dans l’histoire des relations internationales. Il est normal de penser qu’il faudrait des textes à ce sujet. Mais ce n’est pas facile. Le respect de l’individu que le terroriste ne pratique pas figure dans la déclaration. Mais ne faudrait-il pas dire que l’accroissement dramatique de l’écart entre les très très riches et les très très pauvres (humiliés et marginalisés), qui a accru sensiblement les risques de la terreur et le recrutement d’hommes désespérés, est une chose nouvelle à laquelle on pourrait tenter de répondre par des textes sur l’urgence de problèmes à aborder et à régler. J’ai vu, avec plaisir, que Jacques Diouf, président de la FAO, a demandé à Barack Obama, le nouveau président américain, de convoquer, en 2009, une grande conférence mondiale pour lutter contre la faim. Lutter contre la faim, c’est aussi une façon de lutter contre le terrorisme.

1948, c’est la déclaration universelle, et c’est aussi, à la même date, Israël, le début du drame palestinien, qui n’est toujours pas réglé, et auquel vous êtes, on le sait, très sensible.
Stéphane Hessel. C’est l’une des questions, et qui nous concerne très directement. C’est nous, Européens, qui avons créé le problème des juifs et qui avons rendu nécessaire la création d’un État pour les juifs. Or, nous constatons que les Nations unies n’ont pas la force nécessaire pour que soit arrêtée la façon dont les gouvernements israéliens successifs traitent ce problème. Il y a un problème de lâcheté de la communauté internationale.

Les textes existent, et si Israël ne les applique pas il se met en contradiction avec le droit international. Ce n’est pas le seul cas de non-application des textes ?
Stéphane Hessel. Hélas non, le nombre des violations de la déclaration des droits de l’homme est considérable. Les États-Unis, première puissance mondiale, quand ils emprisonnent des gens à Guantanamo, quand ils ont, en Irak, à Abou Gharib, une prison où l’on traite les détenus comme des esclaves, le Soudan, comme il se conduit au Darfour, sont contre les droits de l’homme. On se dit que, partout où les droits de l’homme sont violés, les Nations unies devraient intervenir. Pour cela, il faut que les grandes puissances se mettent d’accord.

Dernière question, d’actualité : la crise financière – crise du capitalisme – qui risque d’aggraver les situations économiques et financières. Eu égard à la déclaration de 1948, que faudrait-il dire, que faudrait-il faire préventivement ?
Stéphane Hessel. La réponse est relativement simple. Dans la charte des Nations unies, des organisations comme le FMI ont pour vocation non seulement d’intervenir quand il y a des crises, mais aussi de veiller à les prévenir. Or, là encore les objectifs n’ont pas été atteints. Non pas parce que les instruments manquent – ils existent –, mais parce qu’ils n’ont pas été utilisés correctement par les États. Ces organisations elles-mêmes sontelles faillibles ? Oui ! Il faudrait donc, pour que tout le monde tienne compte des intérêts essentiels, que soit institué, à côté du conseil de sécurité chargé de veiller à la paix, un Conseil de sécurité économique et social. La déclaration des droits de l’homme a inauguré la deuxième moitié du XXe siècle, il serait bien que son application fonde le XXIe.

Entretien réalisé par Charles Silvestre

Le 1er décembre, Stéphane Hessel invité des Amis de l’Humanité et de La Vie Stéphane Hessel est l’invité des Amis de l’Humanité et des Amis de l’hebdomadaire La Vie le lundi 1er décembre.

La rencontre bénéficie du label du soixantième anniversaire « 1948 – 2008 - Les droits de l’Homme universels et indivisibles » des Affaires Etrangères.

LA RENCONTRE AURA LIEU À 19 HEURES À Paris, au Centre Sèvres, 35 rue de Sèvres, salle au fond du couloir, Métro Sèvres-Babylone.

Inscription par téléphone : 01 49 22 74 17.

Par courriel : amis.huma@humanite.fr