Les listes des cités mettent les quartiers au cœur du débat

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Quand les habitants des quartiers populaires ne sont pas invités dans la campagne, ils s’incrustent. En région parisienne, de nombreuses listes autonomes issues des cités se sont mises sur pied à l’occasion des municipales. L’une d’elle, menée par Mamadou Keita, forte de 11% de suffrages, maintient sa candidature au deuxième tour à Saint-Ouen. Une triangulaire qui place les communistes en difficulté dans un de leurs bastions.

Combinant compassion et crainte, le regard que portent les membres des partis de gauche sur ces initiatives se veut rassurant. Leur analyse de l’émergence de ces listes d’un nouveau genre se partage entre l’évocation d’un phénomène passager ou le fruit d’ambitions personnelles.

Toutefois, force est de constater qu’elles ne se sont pas seulement cantonnées à un rôle de figuration dans les communes où elles sont présentes. Au-delà de simples réserves de voix, elles ont joué le rôle d’arbitre à Goussainville et à Saint-Ouen et ont obtenu des élus dans des villes comme Fresnes ou Pantin qui n’ont connu qu’un premier tour.

Souvenez-vous, 1983, la marche des Beurs

Pas de gauche, ni de droite. Il ne s’agit pas non plus de parti mais de collectifs. Dans ces listes, la moyenne d’âge dépasse rarement 40 ans. Cette génération de jeunes de quartiers a entendu parler de la marche des Beurs de 1983. Souvent profs, éducateurs spécialisés, membres d’associations, ils se sont aussi investis, comme leurs aînés, dans des occupations, rémunérées ou non, pour arranger un peu la vie dans leur environnement social. Celui des barres d’immeubles, de la pauvreté, du chômage. Ils partagent un constat: les choses ne s’arrangent pas.

Bien que les syndicats ou les partis politiques aient quasiment disparu dans la jeunesse de ces quartiers populaires depuis les années 1980, certains ont goûté à l’activité politique. Ils ont été élus dans les conseils municipaux en 2001 en intégrant les équipes du parti socialiste ou communiste. Dans ces listes autonomes, les cœurs battent à gauche mais plus sous le charme des grands partis. Ils ont décidé de prendre la chose politique en main.

Stéphane Beaud, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure, est connu pour ses travaux sur les milieux populaires. Il revient ici sur l’histoire de la politisation de ces jeunes:


Ces listes autonomes annonceraient-elles le troisième âge de la politisation des jeunes de banlieues? En écoutant les échos de leur campagne, on comprend qu’elles sont nées de l’amer sentiment de ne pas avoir été compris.
La principale motivation de la formation de ces listes est le sentiment que les quartiers populaires sont délaissés par les politiques depuis vingt ans, selon l'analyse de Diaby Doucouré, tête de liste "Génération engagée" à Pantin et directeur adjoint du service jeunesse d’Aubervilliers:

"Le maire PS travaille pour les bobos et agit pour le centre droit. Ça fait monter les prix à Pantin et mon quartier, par exemple, reste dans le même état."

Pour un conseil municipal "aux couleurs de Pantin"

L’affirmation d’un habitant de la cité des Courtilières fuse à travers la salle où l’équipe de "Génération engagée", menée par Diaby Doucouré, tient meeting la veille du premier tour:

"J’ai assisté au dernier conseil municipal et je peux vous dire qu’il n’est pas aux couleurs de Pantin."

La représentation est une autre clé de la formation de ces liste. La territorialisation des enjeux politiques est forte dans l’électorat des quartiers populaires: les centres-ville, qui donnent l’impression d’être chouchoutés, paraissent à des années-lumières de là. Quant aux élus, "ils semblent vivre dans un autre monde, une sorte de tour d’ivoire", raconte Marilyn Théophile, membre de la liste "Génération engagée" et ancienne conseillère municipale étiquetée PS. En réaction, ces habitants de cités ont fondé des équipes issus, "non pas de la diversité, mais de la réalité" comme aime à l’expliquer Diaby Doucouré. Ancien conseiller municipal étiqueté PS, il retrouvera, à 31 ans, un siège en mairie pour cette nouvelle mandature sous l’étiquette "Génération engagée":


Une autre impression partagée par les habitants de ces quartiers mobilisés est celle d’exister seulement à l’occasion d’élections:

"A part à la veille des élections, tous les politiques, de gauche ou de droite, se foutent des habitants des quartiers. On existe que pendant les élections. On vient nous réclamer de l’aide à ces occasions puis après, plus rien."

D’un ton grave, Demba Sokhona dresse ce constat. Il a 27 ans et est éducateur spécialisé. Lui qui n’avait jamais fait de politique jusqu’à maintenant a mené la liste "Génération engagée" sur Goussainville. Fort des 14% de suffrages engrangés dimanche dernier, il deviendra maire-adjoint dans la prochaine municipalité.

Transformer l’essai de l'investissement associatif

Chacune des ses impressions accroît un peu plus la défiance à l’égard des partis politiques. Jusque-là, les habitants des quartiers prenaient part à la vie de la cité par l’action associative. Cette utilité citoyenne rend aujourd’hui légitime la formation de listes autonomes, comme l’explique Demba Sokhona:

"On est légitime dans cette campagne parce qu’on s’investit beaucoup pour la ville. Nous, on est des techniciens sur le terrain, souvent animateurs, gardiens. On connait donc ce dont nos quartiers ont besoin et on aimerait bien aussi faire partie de ceux qui prennent les décisions."

Cette génération veut transformer l’essai de son investissement associatif. Mais les places sont chères sur les listes des grands partis en dépit d’efforts pour ouvrir leurs listes cette année. Pour Stéphane Beaud, cet effort est dû au "coup politique de Nicolas Sarkozy d’avoir nommé Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade dans son gouvernement":

Mais nommer n’est pas élire. Et la réception de ces listes du côté des grands partis est plus que froide. A Pantin, Bertrand Kern, maire PS réélu avec 52% des voix dimanche, estime que ces listes arrivent à contretemps:

"En 2001, elles étaient justifiées car c’est vrai, la diversité n’était pas assez représentée dans nos listes. Mais aujourd’hui toutes les origines sont représentées. 2001 a été entendu par les politiques. Avant il n’y avait pas beaucoup de ces jeunes dans les partis politiques, on a l’embarras du choix aussi bien pour la diversité que pour la parité."

L’édile soupçonne aussi une ambition personnelle de la tête de liste derrière cette initiative. Même rengaine du côté de Saint-Ouen. Pascal Planque, directeur de campagne de Jacqueline Rouillon, maire PCF sortante, accuse Mamadou Keita de jouer solo pour sa personne. Ce cadre territorial de la fonction publique et ancien président du comité de soutien du maire pendant les législatives, est pourtant formel et a décidé de se maintenir. La liste PS/PC ne lui aurait proposé comme seul accord qu’un désistement républicain. Le risque est donc présent de faire basculer la ville à droite, cette dernière ayant réuni 37% des voix au premier tour. Mamadou Keita en prend la responsabilité, qu'il partage avec le PC. Pascal Planque reste néanmoins serein pour dimanche prochain:

"Ces listes captent les mécontentements souvent passagers de la population à l’égard du maire mais la sagesse des électeur l’emportera."

Affaire à suivre… A Saint-Ouen, on a dit de Mamadou Keita qu’il était un sous-marin du maire. Il aurait monté cette liste pour ancrer à gauche un électorat populaire. Raison de plus pour se maintenir au second tour. Une rumeur dans laquelle affleure l’accusation de communautarisme. Ce mot, les habitants des quartiers populaires ne veulent pas en entendre parler. Ils ne s’y reconnaissent pas. Pour Stéphane Beaud, il est de surcroît insensé par rapport aux réalités des quartiers:

Ce jugement sévère de la part des partis politiques est souvent vécu difficilement par ces novices en politiques. Il a fallu apprendre les techniques de campagne, se conformer aux critères imposés par le champ politique.

"Ramener le suffrage universel dans ces quartiers"

De Fresnes -avec la liste "Fresnes à venir" conduite par Kaddour Métir qui remporte 11,1% des voix- à Bobigny, constituer une liste a souvent été la première victoire. Pour Karim, habitant de la cité des Courtilières, à Pantin, "on montre enfin qu’on peut se prendre en main".

Puis, les promoteurs de ces listes autonomes ont dû rédiger des programmes électoraux. Très pragmatiques pour la plupart, ils sont ancrés dans la réalité de leur ville. Ils proposent des solutions aux problématiques de l’éducation, de l’accompagnement scolaire, du logement et de son entretien. Les politiques de jumelages ou de coopération d’intercommunalité, de fiscalité y trouvent leur place.

Il a aussi fallu trouver des fonds, coller des affiches… Demba Sokhona raconte:

"Tout le taff sur la réglementation a été dur à surmonter mais on a réussi. Il a fallu aussi trouver des imprimeurs pas chers… Alors quand on voyait nos adversaires arracher nos affiches, on avait la rage. On a aussi eu le droit à des plaintes parce qu’on n’avait pas collé au bon endroit. On nous a pas fait de cadeau mais bon, apparemment, c’est ça la politique."

Le souhait de "ramener le suffrage universel dans ces quartiers" -selon l’expression de Diaby Doucouré-, où il est si peu utilisé, a conduit ces jeunes politiciens des quartiers à se conformer aux pratiques politiques en organisant des réunions publiques par exemple. Mais aussi à les bousculer.
Certains ont organisé des speed-dating politiques. A Pantin, vendredi soir dernier, c’était soirée "Politiquement show". Devant un public très jeune, comiques et danseurs s’y sont partagés la scène pour faire passer le message politique et encourager à aller voter.

Selon Stéphane Beaud, ces pratiques sont une manière de désacraliser la politique:

Pour ceux qui ont terminé dimanche leur course folle, la satisfaction est à l’ordre du jour. Diaby Doucouré compte bien faire entendre la voix de ses électeurs au sein du nouveau conseil municipal. Selon lui, sa campagne a été une réussite:

"Avec une campagne-éclair de dix jours, nous avons réussi à rassembler 5,21% des suffrages. Ça montre bien que nous n’avons plus besoin des partis politiques."

Ils sont unanimes: tous seront là dans six ans, bien décidés à être élus. En 2008 en tout cas, Marilyn du collectif "Génération engagée-Pantin" est fière d’avoir montré que "ce n’était pas juste une fantaisie mais une action en devenir." Les membres des listes des quartiers populaires ont déjà la tête ailleurs, du côté des élections régionales et européennes pourquoi pas. Le troisième âge de la politisation des jeunes de quartiers populaires commencerait-il en 2008?