Grande-Bretagne: caméras partout, résultats nulle part

Par Noé Le Blanc | Chercheur | 30/05/2008 | 15H57

Goéland et caméra de vidéosurveillance (Môsieur J./Flickr).

"La vidéosurveillance est inefficace", affirment les criminologues britanniques depuis maintenant plus de dix ans. La Grande-Bretagne, qui compte 4 millions de caméras, constitue un terrain privilégié pour les chercheurs.

Problèmes de positionnement des caméras (trop près, ou trop loin, d’une source de lumière la nuit, par exemple), manque de formation des opérateurs, faible nombre d’écrans de visionnage par caméra (ce qui revient à dire que la plupart des images transmises ne sont tout simplement jamais affichées), les raisons ne manquent pas pour expliquer le bilan calamiteux de la vidéosurveillance.

Paradoxalement cependant, c’est surtout le fait de prêter à la vidéosurveillance une efficacité automatique qui la rend complètement inopérante. Les délits que les caméras sont censées prévenir -du cambriolage au trafic de stupéfiants, en passant par le vandalisme- ne sont ni commis par les mêmes personnes, ni pour les mêmes raisons, ni dans les mêmes circonstances.

Une trop grande quantité d'informations à traiter

Présentée comme une solution "tout-en-un" censée faire baisser la criminalité en général, la vidéosurveillance ne répond en fait adéquatement à aucun désordre en particulier.

Le rapport final du programme de recherche Européen “Urbaneye” résume ainsi la situation:

"La majorité des réseaux de vidéosurveillance visent à prévenir les comportements déviants en exerçant une dissuasion ('deterrence') symbolique mais plus ou moins inopérante ('incompetent'): tandis que les caméras sont très facilement visibles par les surveillés, ceux-ci sont beaucoup plus difficiles à voir pour les surveillants, à cause d’un visionnage irrégulier et de la trop grande quantité d’informations à traiter."

Incapables de faire baisser par elles-même le taux de criminalité, les caméras sont par ailleurs de piètres auxiliaires de police.

Deux chercheurs du Scottish Centre for Criminology indiquent par exemple que pour l’année 1995, les 32 caméras du centre-ville de Glasgow ont contribué à une seule arrestation toutes les 967 heures de surveillance, soit une tous les quarante jours. Les britanniques Clive Norris et Gary Armstrong signalent quant à eux 12 arrestations liées aux caméras sur 592 heures de surveillance dans trois centre-villes.

Pas de relation non plus entre le taux d’élucidation des délits et le nombre de caméras installées: tandis que le quartier londonien de Brent, qui ne dispose que de 164 caméras, possède le meilleur taux d’élucidation du Grand Londres pour 2007 (25,9%), celui de Wandsworth, qui en compte 993, n’atteint pas la moyenne londonienne de 21% de délits élucidés... non plus que ceux de Tower Hamlets (824 caméras), de Greenwich (747), ni de Lewisham (730).

Opposants et défenseurs de la vidéosurveillance surestiment son efficacité

Les chantres de la "vidéotranquillité", comme ceux qui dénoncent un "panoptique moderne" partagent ainsi, selon Norris et Armstrong, "un présupposé commun: celui d’attribuer effectivement à la vidéosurveillance les capacités qu’on lui prête… Ils partagent tous deux une forme naïve de déterminisme technologique: une croyance ingénue au pouvoir de la technologie, que celui-ci soit bénéfique ou maléfique."

Alors, inoffensives, les caméras? Une deuxième génération d’études, baptisées "évaluations réalistes", souligne que l’absence d’influence de la vidéosurveillance sur la criminalité masque ses effets dans la pratique.

Concrètement, le fait de devoir trier rapidement un très grand nombre d’informations pousse les opérateurs à se focaliser "sur une gamme étroite de caractéristiques facilement repérables plutôt que sur des comportements suspects", remarquent les berlinois Leon Hempel et Eric Töpfer. "La limitation sensorielle des écrans", ajoutent-ils, encourage cette attitude en augmentant "la distance entre celui qui observe et celui qui est observé".

Ainsi, selon Norris et Armstrong, 86% des individus surveillés ont moins de 30 ans, 93% sont de sexe masculin, ou, plus révélateur encore, 68% des Noirs soumis à une attention particulière le sont "sans raison apparente".

Le passage à la technologie digitale doit servir à faciliter le vidéo-stéréotypage, avec des procédés tels que la reconnaissance faciale. "De plus en plus de caméras sont reliées à des ordinateurs afin d’utiliser le potentiel de nouveaux algorithmes en termes de reconnaissance d’images", écrivent Hempel et Töpfer.

Devant leur écran, les surveillants opèrent un "tri social" discriminatoire

Cette surveillance discriminatoire n’est pas sans répercussion sur les surveillés. Quand le réseau n’est pas ouvertement conçu pour permettre une gestion des individus "indésirables", le fait que certaines parties de la population fassent l’objet d’une surveillance plus intense conduit de façon mécanique à ce que les interventions les ciblent plus particulièrement.

La vidéosurveillance est ainsi l’instrument d’un “tri social” ("social sorting") qui divise l’espace urbain en zones à la population et aux comportements homogènes. Hempel et Töpfer préviennent:

"Le développement actuel de la vidéosurveillance dans les espaces semi-publics comme les centres commerciaux va signifier une utilisation croissante de l’exclusion comme stratégie principale de contrôle social."

Les études sur le sujet demeurent cependant rares, à cause des fortes réticences des responsables à soumettre leurs réseaux à une inspection. Pourtant mandatée par l’Union européenne, l’équipe d’Urbaneye s’est par exemple vue refuser l’accès à un si grand nombre de salles de contrôle qu’elle a dû abandonner le projet "d’examiner l’organisation et les pratiques de deux réseaux de vidéosurveillance dans chacune parmi six capitales européennes".