La vraie valeur vient du travail


Par Jean-François Naton, militant syndical (1).

Avec son kidnapping de la valeur travail, Nicolas Sarkozy a de fait produit un choc dans la gauche. Face à l’imposture, celle-ci ne peut plus faire l’économie d’une réflexion de fond au sujet de son rapport au travail. Car elle a, à des degrés divers, des responsabilités propres dans ce retour à une morale du travail qui ne sert évidemment qu’à masquer, et donc accroître, l’exploitation de l’individu au travail.

De dérapage incontrôlé en renoncement, la gauche a concentré, au nom de la lutte contre le chômage, ses recherches vers la seule quête du temps libre, le « hors-travail ». Ce faisant elle a oublié, elle a sacrifié son originalité : regarder le travail humain comme l’un des champs majeurs du développement humain.

De fait, la gauche a pu accompagner, volontairement ou involontairement, la mise en oeuvre du « mal-travail ».

De fait, par l’acceptation de la guerre économique, de la compétition, des privatisations, de l’ensemble des réformes qui structurent l’injustice sociale, nous sommes entrés de plain-pied dans l’insécurité sociale généralisée.

Par le temps de travail trop partiel, la multiplication des petits boulots, l’alternance de périodes d’activité et d’inactivité, la flexibilité et la précarité, l’emploi s’est transformé, projetant le salariat dans des vies en miettes, des miettes de vie couvertes de dettes frappées par des salaires indignes.

Enfin, en n’accompagnant pas l’émergence de la démocratie sociale, la gauche a laissé l’ordre et le pouvoir absolu au patronat, sans possible « dispute » et contestation sur le travail. Alors se sont développés des modes de management souvent indignes, consistant à placer le travailleur dans une contradiction aux effets ravageurs entre une certaine autonomie, une responsabilité individuelle et la contrainte d’objectifs de rentabilité inaccessibles. Cette quête patronale de « l’idéal travail » a détruit les collectifs de travail, imposé la solitude et le silence, engendré le culte de la performance individuelle et du mérite.

Que faire ?

Il ne s’agit pas d’invoquer, comme le gouvernement et le patronat, la restauration de la « valeur travail », chère à Pétain, nourrissant des discours culpabilisateurs sur le courage, l’effort, l’abnégation et le dévouement au service exclusif de l’employeur. Il n’y a qu’à voir la brutalité de la finalité du RSA, comme instrument de soumission, de punition en direction des travailleurs exclus du travail, faisant du travail une valeur assistée, pour comprendre la politique de cette droite décomplexée.

À l’inverse, que la gauche s’empare de la revendication CGT d’une mise en sécurité sociale professionnelle couplée à la reconquête d’une sécurité sociale santé serait la marque d’une ambition de renversement.

Renversement, car semble venu, en ces temps incertains où le populisme se conjugue à l’obscurantisme et à la peur, le moment de valoriser réellement le travail humain. C’est l’intérêt du monde du travail, mais aussi parce que c’est la condition d’une nouvelle efficacité économique.

Qu’est-ce qu’une société qui ne reconnaîtrait pas la place centrale de l’être humain, de ses connaissances, de ses savoir-faire, de sa créativité dans et par le travail ?

La gauche, aujourd’hui, face au travail gravement malade, aux travailleurs qui exigent d’être mieux traités, se doit de (re)penser le travail, sa finalité.

Repenser le travail comme facteur d’émancipation, avec le retour à l’exigence du bien-être au travail et la revendication à bien travailler portée par la conquête d’un nouvel âge de la démocratie au travail ; repenser le travail comme élément vital du vivre ensemble, du faire société avec ses semblables, est donc bien une véritable révolution qu’il faut promouvoir.

Alors, en retrouvant les chemins de la connaissance et de la reconnaissance du travail, la gauche fera la démonstration que se joue là l’avenir de l’humain.

Là, dans le réel du travail, où l’individu retravaille toujours ce qui lui est prescrit. Au coeur de cette désobéissance, surgit la perspective des renversements à venir, car les femmes et les hommes ne sont jamais totalement victimes de la parcellisation des tâches, des modes d’organisation du travail. Elles et ils ne sont jamais totalement assujettis à la gestion, au marketing, à la communication, car, et là se situe la promesse de l’aube, le travailleur recentre toujours le cadre prescrit de son activité professionnelle autour de ses propres normes de vie. Ainsi, au travers du moindre de ses actes, dans son activité réelle, il se construit, tisse des liens avec les autres, produit du lien social, de la société, de la subversion, du potentiel pour une rencontre d’une gauche qui porterait l’exigence de la transformation des situations de travail.

La réorganisation de la société sur d’autres bases est certes appelée, mais en n’oubliant pas en chemin les moyens existants permettant un véritable projet de société qui viserait l’édification d’une réelle transformation sociale :

- la promotion d’une sécurité sociale professionnelle et de santé, oeuvre de dépassement et de conservation ; - le dépassement du modèle de 1945, mais pour mieux conserver les fondamentaux à vocation universelle, fondés sur le salaire socialisé où chacun cotise suivant ses moyens et reçoit selon ses besoins.

Le beau geste de la gauche serait de transmettre pour mieux transformer ce fabuleux héritage, de le porter avec fierté, car il reste le fruit du travail des êtres humains.

Autre beau geste de la gauche : permettre le décloisonnement, la (de)ghettoïsation des rapports entre savoirs et actions, à laquelle nous invite la crise de société traversée. Cette exigence apparaît nécessaire pour que puisse avoir enfin lieu le débat public hors du cadre routinier des seuls spécialistes qui s’expriment sur le travail et la santé.

Se voir égaux et différents, poussés par cette volonté transformatrice où se développent d’autres perspectives que la défense de l’ordre ancien et l’acceptation du désordre présent, serait-ce là un rêve insensé, irréalisable ?

J’estime au contraire que c’est là, simplement, une démarche appelant à la démocratie, à la parole, à l’écoute, au respect, à la vérité. C’est à une éthique de vie où prime le respect du monde des autres, du monde du travail et de soi que la gauche devrait oeuvrer.

(1) Auteur d’À la reconquête du travail, Éditions Indigène, 2008.