« La burqa, signe sectaire »

Publié le par jack palmer


Laïcité. L’anthropologue Dounia Bouzar rappelle que le voile intégral n’est en rien une prescription du Coran. Et met en garde contre un débat dont les musulmans seraient « à la fois exclus et victimes ».

Faut-il une commission d’enquête ou une mission d’information parlementaire, voire une loi sur le port du voile intégral (niqab ou burqa selon les versions) ? Dimanche, le président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer s’est prononcé en faveur d’une mission parlementaire, afin d’« évaluer la situation, sans stigmatiser personne ». Pour l’anthropologue et chercheuse associée au cabinet d’études Cultes et cultures, Dounia Bouzar, ex « personnalité qualifiée » du Conseil français du culte musulman (CFCM), le problème soulevé ne doit pas être relié à l’islam, car cela validerait la justification religieuse du salafisme, une secte selon elle.

Quelle est la signification de la « burqa » que d’aucuns, y compris parmi les autorités de la République, assimilent à un précepte religieux ?

Dounia Bouzar. La burka, c’est une sorte de cage autour de la tête des femmes, un vêtement traditionnel des tribus pachtounes de l’Afghanistan qui existait bien avant l’islam. Ce qu’on voit arriver en France est le niqab, sorte de drap noir qui recouvre toute la femme jusqu’au bout des doigts. Parfois, une petite fente laisse apparaître les yeux. Ce niqab est prôné par des salafistes. Ces derniers sont nés à partir des années 1930 et voulaient au départ relire le Coran pour moderniser les interprétations de façon notamment à retrouver leur « âge d’or ». Le niqab ne s’inscrit ni dans les textes ni dans l’histoire musulmane. De nombreux savants musulmans l’interdisent. Le drap noir n’est donc pas un signe religieux mais sectaire. Ces prédicateurs-gourous profitent de l’Occident pour faire passer leur discours totalitaire fascisant pour un commandement divin !

Comment expliquez-vous que les pouvoirs publics eux-mêmes amalgament le salafisme à l’islam ?

Dounia Bouzar. Quand il s’agit de l’islam, ils oscillent toujours entre diabolisation et laxisme. Les musulmans pratiquants sont présumés intégristes, pendant que les intégristes imposent leur définition de l’islam et sont pris pour des musulmans. Les deux attitudes reposent sur une vision de l’islam qui serait « l’altérité même », voire « l’archaïsme même ». Il s’agit d’un reste de la période coloniale : on se dit « chez eux, c’est comme ça… », donc, on n’applique pas les mêmes critères que pour les autres religions. Dès qu’il s’agit des musulmans, il y a une vraie incapacité à faire la part des choses entre ce qui relève de la liberté de conscience et ce qui révèle d’un dysfonctionnement individuel ou d’une instrumentalisation de la religion.

Existe-t-il une recrudescence du port de la « burqa » qui justifierait une commission d’enquête parlementaire, voire une loi qui l’interdirait ?

Dounia Bouzar. Le discours salafiste commence à faire autorité auprès de jeunes en France, pas toujours issus de familles de « référence » musulmane d’ailleurs… Personnellement, je pense qu’il n’y a rien de pire que de faire semblant de ne rien voir. Il faut continuer à être choqué, c’est signe de bonne santé mentale et de respect pour la religion musulmane. Donc une commission d’enquête, pourquoi pas ? Mais il faut faire attention à la façon de poser le débat. Aborder le problème en le reliant à l’islam reviendrait à valider la justification religieuse de ces sectes et à renforcer leur autorité. Cela aboutirait encore à faire le procès de l’islam et les musulmans en seraient à la fois exclus et victimes. Si un groupe de déséquilibrés chrétiens faisait irruption en disant que les femmes doivent s’enfermer dans un drap blanc en prétendant que tous les autres chrétiens ont mal compris leur Bible, ouvrirait-on un débat théologique ? En revanche, le droit (international, européen et français) permet de limiter la manifestation de la liberté à deux conditions : entrave à l’ordre public et aux libertés fondamentales des citoyens. Or, le niqab tombe sous ces deux critères.

Les femmes qui le portent sont-elles sous l’influence de ce courant, le portent-elles sous la contrainte ?

Dounia Bouzar. Cela dépend de ce que l’on entend par « contrainte ». Ce que l’on peut dire, c’est qu’elles sont toutes endoctrinées. Comme les autres sectes, ce discours coupe la personne de tout ce qui la socialise en lui faisant miroiter la jouissance d’appartenir à une communauté purifiée qui détient la vérité, supérieure aux autres musulmans, et bien sûr aux chrétiens et aux juifs, au reste du monde quoi - pour eux les athées n’existent même pas… La mission de purification exige des changements fondamentaux. Il s’agit de créer l’unité totale entre les adeptes. Le gourou restructure les relations du jeune avec lui-même, avec son entourage, avec l’espace et avec le temps. Il subordonne le jeune au mouvement en l’arrachant à tous ceux qui assurent traditionnellement leur socialisation : parents, profs, patrons, et même imams. A l’intérieur du groupe, les uns ne doivent pas se distinguer des autres. Il s’agit d’exacerber les différences (familiales, sociales, sexuelles, etc.) avec « les autres » et d’exagérer les ressemblances « entre adeptes », jusqu’à provoquer l’amalgame.

Comment réagissez-vous aux propos du président du CFCM (Comité Français du Culte musulman) sur « les libertés individuelles » à ne pas outrepasser ?

Dounia Bouzar. C’est bien cela le problème : que les endoctrinées n’aient plus ni liberté de conscience ni liberté de penser, ni même liberté de croire. Même si on tient à se placer sur le point de vue de l’islam, je rappelle que le Coran commence par « Lis ! » et fait sans arrêt appel à la raison.

Entretien réalisé par Mina Kaci

Publié dans Société Politique

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