Marie-George Buffet : "Le sport ne doit pas être abandonné à la loi du marché"

Publié le par jack palmer

Les députés ont voté jeudi 18 juin une disposition favorisant la création et la rénovation de grands stades et d'équipements sportifs dans une loi sur le tourisme. Vous vous êtes montrée très critique à cette occasion. Pourquoi ?


Je suis opposé au cavalier (amendement déposé au sein d'un texte législatif, en dernier recours, et qui est censé être en rapport avec le projet de loi avec lequel il est voté) sur le financement des grands stades pour deux raisons principales. Tout d'abord, même si la loi fondamentale sur le sport de 2000 a effectivement besoin d'être revisitée, cela nécessite une loi cohérente et globale avec un débat contradictoire digne de ce nom. Là, on procède par amendement.

Ensuite, le contenu de cette disposition me dérange profondément. Nous assistons à un renversement de la logique actuelle dans laquelle le maintien dans le domaine public des infrastructures sportives prévaut. On entre dans une autre logique de financement privé et de propriété privée de ces équipements : lorsque l'on sait que l'objet unique de cette loi est le projet OL Land de Monsieur Aulas...

Il est bon de rappeler que la modernisation du stade Gerland de Lyon pour le mettre en conformité avec les normes de l'Euro 2016 aurait coûté 200 millions d'euros. Les collectivités locales vont dépenser plus de 200 millions d'euros pour la simple desserte et les aménagements nécessaires au nouveau grand stade alors que celui-ci appartiendra au privé.

Un amendement prévoyant que les communes touchées par de tels projets puissent donner leur avis a été déposé au dernier moment. Est-ce insuffisant à vos yeux ?

Quelle sera la réelle liberté des élus ? On va les montrer du doigt, les rendre coupable du refus d'accueillir une telle enceinte. La France a besoin d'un plan d'aménagement global avec la construction aux endroits adéquats de bassins olympiques, de salles pouvant accueillir les grandes compétitions de basket ou de handball, des pistes d'athlétisme et des stades de football.

Mettons le financement public au niveau et associons parfois le financement privé. Mais ne laissons pas le bon vouloir privé décider de l'implantation de tel ou tel équipement. Il ne faut pas se leurrer : les investisseurs privés ne financeront pas la piste d'athlétisme qui ne donne pas droit à un retour financier et à un retour sur image assez rentable.

L'exemple du financement à deux tiers public du Stade de France géré maintenant par un consortium privé n'est pourtant pas une réussite...

Je tiens à rappeler que c'est Michèle Alliot-Marie qui en a signé le contrat à l'époque. Mais je ne suis pas contre les conventions entre public et privé. Il ne faut pas que ces enceintes soient réservées seulement à l'élite. La question de l'accessibilité des supporteurs est aussi cruciale. Ces grands stades privés sont l'occasion de voir fleurir les loges privées réservées aux partenaires. Un club a besoin du soutien et de la passion de gens qui supportent ses couleurs.

Et puis, on nous dit que la construction par les fonds publics n'est pas possible car il n'y a pas d'argent dans les caisses. Croyez-vous que les entreprises vont financer sans limites les infrastructures nécessaires ? Elles vont choisir en nombre limité les équipements rentables. On ne peut pas assister au retrait de l'Etat en faisant supporter aux collectivités territoriales le coût des aménagements et de la desserte. Le sport ne doit pas être abandonné à la loi du marché.

Etes-vous favorable à la candidature française pour l'Euro 2016 de football ?

Bien sûr, j'y suis favorable. L'investissement est utile dans une logique d'intérêt général et de développement humain. Cela va créer des emplois. Et puis, le sport est un rêve, un plaisir. C'est souvent l'occasion d'assister à des moments de fraternité. Mais cette candidature ne doit pas se faire à n'importe quel prix. On peut gagner dans le respect de l'humain et de la compétition.

La réussite de la Coupe du monde 2006 en Allemagne vous semble-t-elle un modèle pour cette candidature ?

La France possède son propre savoir-faire dans l'organisation de grandes manifestations sportives. On l'a vu avec le Mondial 98 de football et la Coupe du monde de rugby en 2007.  Même les candidatures malheureuses Paris 2008 et 2012 pour les Jeux olympiques tenaient la route.

Vous avez réagi récemment au transfert record de Cristiano Ronaldo. Que pensez-vous par exemple de l'idée d'un salary cap ou d'un contrôle européen des finances des clubs de football ?

C'est une nécessité. On ne peut pas laisser les transferts atteindre des sommes folles, continuer à laisser les clubs, en Angleterre ou en Espagne, se moquer de leur déficit. Je suis favorable à une sorte de commission de gestion européenne du sport professionnel. L'Union européenne et l'UEFA doivent s'y atteler. La transparence de la gestion des clubs est également importante.

Il me semble enfin dans un registre proche qu'il faut stopper l'inflation des coûts d'organisation des grandes manifestations sportives. Le risque est grand de les voir réservées à un nombre très limité de pays.

La FIFA défend l'idée du "6+5" en matière de football. Reconnaissez-vous une spécificité au sport ? La limitation des nationalités au sein d'une équipe de football vous semble-t-elle en relever ?

J'ai œuvré personnellement pour la reconnaissance d'une spécificité au sport en militant et en obtenant une telle inscription dans le traité de Nice. Le sport est une activité humaine au même titre que la culture et doit fonctionner parfois avec ses propres règles. Je suis donc favorable à des mesures qui fassent que des jeunes en formation trouvent un débouché dans les équipes de leur région ou de leur pays. La notion de joueurs localement formés me semble être préférable à celle de quota selon la nationalité.

Le football accroît sans cesse sa suprématie financière et médiatique sur d'autres sports comme le basket par exemple. Quel est votre sentiment ?

Il faut donner plus de visibilité à l'ensemble des sports, dans la pratique féminine comme masculine. Les médias doivent rendre compte de la diversité de la pratique sportive. Il est nécessaire de donner envie aux jeunes d'essayer d'autres sports et pas seulement de jouer au football comme c'est le cas de beaucoup de petits garçons que je rencontre. Il est sain de goûter à différentes pratiques sportives.

Le service public audiovisuel a un rôle à jouer dans ce domaine, de manière encore plus forte qu'il ne le fait aujourd'hui. Le ministère des sports doit œuvrer en ce sens également. Je pense notamment aux sports collectifs féminins.

Vous avez été ministre de la jeunesse et des sports sous le gouvernement Jospin. Quel regard portez-vous sur l'action actuelle du ministère ?

Je suis très inquiète de voir ce ministère dépouillé. Il a été celui de la jeunesse, de la vie associative, de l'éducation populaire, des sports. Il n'est plus qu'un secrétariat aux sports qui tend de plus en plus vers une commission de haut niveau. Bernard Laporte ne se cache pas que son action se concentre sur la préparation aux Jeux olympiques et même sur certains sports ayant le plus de chance de rapporter des médailles.

Il y a une rupture entre le sport professionnel et le sport de masse. Or le sport professionnel est à sa place dans le mouvement sportif. On voit disparaître des directions jeunesse et sport dans les départements, alors même que notre réseau d'éducateurs et de techniciens a fait la renommée du sport français. J'ai une inquiétude profonde sur l'avenir d'un ministère qui a une riche histoire. Il s'est levé pendant le Front populaire de 1936, il a été utilisé à de mauvaises fins pendant la guerre avant que Maurice Herzog ne le nettoie et ne le relève. Des ministres de gauche comme de droite se sont succédé en se battant pour leur budget. J'ai l'impression qu'aujourd'hui on ne se bat plus pour le mouvement sportif dans son ensemble. L'Etat doit respecter ses missions face au sport : sens national, mission de service public et droit à la pratique sportive sur tout le territoire. La démission du politique est inacceptable.

Publié dans Société Politique

Commenter cet article