La Guadeloupe refuse le « hold-up »

Publié le par jack palmer

Dans l’île paralysée, la population dénonce le coût de la vie exorbitant. Le mouvement, sans précédent, est aussi une prise de parole de toutes les générations pour la dignité. 

Le reportage de notre envoyée spéciale.

Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Envoyée spéciale.

Tous les rideaux des commerces sont baissés. Les rues sont quasi désertes. Seules de rares échoppes restent entrouvertes, boudées par les clients. Mardi dans la journée, Pointe-à-Pitre avait des airs de ville fantôme. Depuis la réouverture des stations-service, les véhicules circulent de nouveau, mais on reste loin du retour à la normale espéré par le ministre de l’Outre-Mer, Yves Jégo. Celui-ci, toujours dans l’archipel, a tenté de présenter l’accord conclu avec les gérants des stations-service sur le gel de nouvelles implantations pendant trois ans comme un début de sortie de crise. Une façon de mettre la pression sur les grévistes à la veille d’un rendez-vous avec le ministre pour examiner les conditions d’une réouverture des négociations. Mais le diagnostic d’Yves Jégo semble exagérément optimiste : les grévistes emmenés par le collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon (Rassemblement contre l’exploitation outrancière) semblent, après trois semaines de conflit, plus déterminés que jamais.

Mardi soir, à l’appel de cette plate-forme regroupant syndicats, organisations politiques, associations, mouvements culturels, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées devant le Palais de la mutualité, à Pointe-à-Pitre, pour un meeting. Une extraordinaire ferveur émanait de la foule jeune et populaire venue entendre les leaders syndicaux, mais aussi les associations de défense de l’environnement, les organisations de locataires, les artistes ou les simples citoyens qui ont pris la parole en créole pour dénoncer le « plafond de verre » auquel les jeunes Guadeloupéens se heurtent dans le monde du travail et dans tous les domaines de la vie. Juché sur une tribune de fortune improvisée avec des palettes, un orateur résume l’objectif du mouvement : « Mettre fin au hold-up dont nous sommes les victimes. » Dans le public, une femme l’interrompt, en égrenant les prix exorbitants des produits de première nécessité. Elle est acclamée. « J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne comprends pas comment une brosse à dents peut coûter 4 euros », s’emporte un homme. Cible de toutes les critiques, le groupe Hayot, propriété d’une famille béké [1] de Martinique, qui profite de sa situation de quasi-monopole dans la distribution pour pratiquer des prix que beaucoup jugent « scandaleux » et « injustifiables ». Une action était d’ailleurs prévue hier à Baie-Mahault, dans l’une des grandes surfaces détenues par ce groupe.

Leslie, une jeune femme de vingt-deux ans, salariée de McDonald, gréviste, écoute attentivement les interventions. « Je travaille 108 heures par mois, pour 750 euros. Même en vivant chez mes parents, que j’aide financièrement, il m’est impossible de joindre les deux bouts. Les entreprises privilégient le profit contre les intérêts du peuple », expose-t-elle. Après trois semaines de grève, son engagement est synonyme de lourd sacrifice financier. Mais cela n’entame pas sa détermination. « Si on ne se bat pas, on sera plus bas que terre », sourit-elle. À la tribune, la sénatrice communiste Odette Terrade, venue, avec Jean-Louis Le Moing, apporter le soutien du Parti communiste français, salue un mouvement « pour la dignité, porteur d’espoir bien au-delà de la Guadeloupe ». Elle est chaleureusement applaudie.

De la foule monte l’hymne du mouvement, en créole. « La Guadeloupe, est à nous, elle n’est pas à eux. Ils ne feront pas ce qu’ils veulent, c’est notre pays », disent les paroles du chant de lutte. Dans les interventions, inextricablement mêlées aux revendications sociales, les références à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation sont récurrentes. « La départementalisation n’a pas mis fin au fait colonial. Nous sommes passés d’une colonie de production à une colonie de consommation, où les capitalistes déversent leurs marchandises sans que soit jamais posée la question du développement du pays », juge Félix Fémlin, secrétaire général du Parti communiste guadeloupéen, partie prenante de Lyannaj Kont Pwofitasyon. Les plus jeunes, eux, dénoncent les discriminations dont ils sont victimes sur un marché du travail qui réserve les postes d’encadrement et les responsabilités aux métropolitains, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. Pour Raymond Gama, du mouvement Mnom, l’une des chevilles ouvrières du collectif, « la crise n’est pas seulement sociale et économique ». « Il y a un mal-être profond. Nous sommes devant la faillite des politiques d’assimilation, analyse-t-il. On nous a privés d’une éclosion que nous attendons et que nous voulons. Cette dimension culturelle et identitaire n’est pas négligeable. »

Rosa Moussaoui

Publié dans Société Politique

Commenter cet article