« Toute l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

Publié le par jack palmer

François Ruffin : « Il se déroule un bras de fer entre le Capital et le Travail, la force du premier qui fait plier le second. »

vendredi 24 octobre 2008, par JBB

« Toute l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. » [1]

C’est joli, n’est-ce pas ?

Mouais… Ça sent le formol. Le renfermé, le démodé. L’épitaphe de pierre tombale, même. Comme si l’analyse marxiste ne méritait rien d’autre que de finir entre deux boules de naphtaline, au fond d’un placard de grand-mère. Ringarde.

Alors que… non ! Evidemment, non. La lutte des classes - la guerre, même - n’a jamais été aussi vivace, brutale, que maintenant qu’elle est niée, soi disant dépassée. Chape de plomb sur la réalité, silence et mensonges, merde dans les yeux que François Ruffin s’évertue à nous ôter, avec méthode, conviction. Avec rage même, tant son livre respire le dégoût, inspire la colère.

L’ouvrage - La guerre des classes, publié chez Fayard [2]- démarre (ou peu s’en faut) sur une citation du milliardaire américain Warren Buffett : « La lutte des classes existe, et c’est la mienne qui est en train de la remporter. » Etrange… Le requin de la finance clame tout haut ce que l’ensemble de la gauche française de gouvernement a cessé de dire depuis la fin des années 1970, quand elle a liquidé toute référence à Marx ou à Jaurès. Du PS au PC, vive l’économie de Marchais…

Depuis, donc, la gauche se tait. Elle ne cite pas ce document de la Bank for International Settlements, la banque des règlements internationaux, constatant une « part inhabituellement élevée des profits », sans précédent sur ces 45 dernières années. Elle ne dit pas ce chiffre du FMI prouvant que la part des salaires dans le produit intérieur brut français a baissé de 9,3% entre 1983 et 2006(Ce qui veut dire que pendant que le pouvoir d’achat des salaires passait de 70% à 60.7% du PIB, celui du capital augmentait 30% à 39.3%). Elle ne reprend pas Alan Greenspan, ancien directeur de la Banque centrale américaine, qui s’inquiète du « découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises ». La gauche se tait, la droite en profite.

Mais François Ruffin [3] parle, lui. Habitué à jeter des pavés dans la mare, l’auteur des Petits soldats du journalisme, bouquin qui fit grand bruit en 2002 tant ils sont rares les gens de presse à dénoncer les usines à crétins uniformes que sont devenues les écoles de journalisme, l’ouvre même en grand. Rappelle chacun à ses responsabilités, traître socialiste ou propagateur libéral. Et démontre froidement, à grand renfort de chiffres et de reportages aux côtés de salariés en lutte, en marge d’un tournoi de polo à Megève ou dans la demeure d’un petit boursicoteur de province, combien la lutte des classes est plus que jamais d’actualité.

« J’affirme que la guerre des classes, et l’écrasement d’une classe par l’autre, traverse toute la société, qu’elle est structurelle et non sectorielle, écrit l’auteur. Qu’il s’agit d’un constat scientifique, rationnel, et non partial ou partiel. Que se déroule au-dessus de nos têtes, invisibles, comme un bras de fer global, et non local, entre le Capital et le Travail, la force du premier qui fait plier le second. »

Ce livre, vous devriez l’acheter. Parce qu’il fait un bien fou. Parce qu’il démontre combien les jocrisses et les tartuffes nous ont enfumés pour mieux nous plumer. Parce qu’il est comme un long coup de poing, aussi brutal que travaillé en profondeur, venant secouer tant de positions acquises et de discours convenus.
Pour mieux vous en convaincre, Article11 a interviewé François Ruffin. Un long entretien, accordé dans un troquet de la Gare du Nord.

Le voici, enfin le dernier chapitre :


Ton bouquin, tu le vois comment ?

C’est un livre écrit à la masse, au hachoir, qui ne fait pas de détails. C’est un livre fait pour cogner, pas pour proposer. C’est une arme, qui peut moisir dans les stocks de Fayard et ne plus en sortir ou bien aider des gens à formuler ce qu’ils pensent, ce qu’ils pressentent. J’espère que ce livre sera utile aux militants communistes qui s’interrogent sur Marie-Georges Buffet, laquelle ne prononce plus jamais les mots de lutte des classes, ainsi qu’à quelques socialistes et aux militants du Nouveau Parti Anticapitaliste.

Je voudrais souligner que c’est un livre populiste, aussi. Pas au sens où ils l’entendent, mais à celui qu’en avaient les démocrates américains : jusque dans les années 1970, ceux-ci opposaient le « little guy » au « big business », une rhétorique nommée « populiste », mais sans forcément de connotation négative. Au sens, aussi, qu’en donne Le Petit Robert : « Ecole littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple. »
C’est très révélateur, d’ailleurs : dans les éditos de Jacques Julliard, dans la bouche des militants des Verts ou socialistes, dans la petite bourgeoisie culturelle, le mot populisme est devenu péjoratif après que la gauche ait abandonné la référence à la lutte des classes. Comme s’il s’agissait d’en faire une insulte créant un clivage politique entre les classes populaires et la petite bourgeoisie… Moi, j’assume : j’ai un discours très clivé sur les peuples travailleurs et les maîtres du Cac 40 et je le revendique !

Pour finir, on pense quand même avec son époque... Tu sais, j’avais 18 ans en 1993. Et ça a vraiment été le creux de la vague politique : c’était la fin du communisme, les socialistes se prenaient une déculottée et se noyaient dans les affaires, les grandes idéologies s’effondraient… A cette époque, tu étais un incroyable has-been si tu parlais du rapport capital-travail. Et en toute honnêteté, je n’aurais pas écrit ce livre alors, pas comme ça.
Quinze années se sont écoulées depuis, une nouvelle histoire peut s’écrire, des mots retrouvent leur sens et leur force. Et cette évidence d’une guerre des classes en cours, que pointe Warren Buffett, que je démontre à mon tour, c’est une intuition qui traîne maintenant dans bien des têtes. Il faut ne plus craindre de l’énoncer, de nommer les ennemis, pour bâtir une gauche décomplexée. L’occasion nous est offerte : ces jours-ci, les esprits mûrissent à vitesse grand V.

Notes;

[1] Incipit du Manifeste du Parti Communiste, de Karl Marx.

[2] Livre vendu 19 €. Par ailleurs, sa publication chez Fayard n’empêche pas François Ruffin de tirer à boulet rouge sur Lagardère, propriétaire de cette maison d’édition. La preuve avec ce très récent passage radio sur Europe1, aussi propriété de Lagardère…

[3] Fondateur du désormais connu Fakir, mensuel d’information alternatif d’Amiens, François Ruffin est reporter à Là-bas si j’y suis et il collabore au Monde Diplomatique. Il est aussi l’auteur de Quartier Nord, un livre publié chez Fayard.

[4] L’épisode est raconté en détail dans cet article que François Ruffin a pondu pour Le Monde Diplomatique.

[5] L’hypocrite discours de la dame est notamment consultable ICI

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Publié dans La gauche

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