« Nous guettons les moments de grâce »

Publié le par jack palmer

Benoît Delépine et Gustave Kervern signent avec Mammuth leur quatrième long métrage empreint d’une poésie réaliste qui devient leur marque de fabrique.

Au jourd’hui, c’est Mammuth qu’ont réalisé en commun Benoît Delépine et Guillaume Kervern. C’était il y a peu Louise Michel et avant cela Aaltra, leur premier film daté de 2004, suivi de Avida en 2006. Complices depuis neuf ans en terres de Groland à la télévision, ils écrivent, tournent, jouent dans nombre de formats courts sur le petit écran, des Guignols de l’Info pour Benoît Delépine au Plein de super, émission rock dans laquelle Guillaume Kervern fit ses débuts aux côtés de Bruno Solo et Yvan Le Bolloch. Amitiés d’esprit qui guident leur parcours cinématographique dont ils nous parlent au coeur de la Halle Saint-Pierre, à Montmartre, lieu actif d’expositions d’art brut où l’on peut en ce moment découvrir sans filtre les oeuvres d’art modeste qui figurent dans Mammuth.

Dans votre quatrième long métrage se dessine un paysage humain dans lequel évoluent des « gens de peu », comme on dit mal. Ils vous semblent plus intéressants ?

BENOÎT DELÉPINE. Nous sommes intéressés par tous ces gens que l’on appelle parfois des « déclassés » et dont le cinéma parle peu sinon avec commisération. Nous ne portons pas sur eux ce type de regard, pas plus au cinéma que dans la vie. Nous ne sommes pas dans la charité. Ils ont souvent vécu davantage que d’autres.

GUSTAVE KERVERN. C’est peutêtre aussi notre côté « grolandais  ». Nous gardons les coordonnées des gens que nous rencontrons. Comme l’émission possède un ton très libre, ils viennent facilement vers nous, surtout vers moi qui joue un rôle d’ivrogne. Nous les intégrons parfois dans nos films comme dans Avida, ce clochard qui vivait en bas de chez moi.

L’univers de Mammuth a ses particularités, mais quelles seraient les constantes d’un fi lm à l’autre ?

GUSTAVE KERVERN. Le road-movie, qui nous permet de mettre en scène toute une galerie de personnages dont certains peuvent paraître effrayants mais que nous trouvons attachants. D’un film à l’autre, nous faisons toujours beaucoup d’ellipses, en ne travaillant qu’en plans fixes et en plans séquences.

BENOÎT DELÉPINE. La constante principale, c’est le donquichottisme si l’on admet que la quête de Don Quichotte est le premier road-movie de l’histoire. Nos personnages sont des héros qui rencontrent d’autres personnages appartenant à la réalité sociale du moment. Ces héros partent à l’assaut d’une injustice. Dans Aaltra, des accidentés vont chercher réparation. Dans Avida, un sourd-muet va rencontrer l’amour. Louise Michel veut mettre la main sur les patrons voyous qui l’ont dépossédée de tout. Ici encore le personnage principal part en chasse de ses documents de retraite mais contrairement aux résolutions plus ou moins absurdes des films précédents, cette quête va devenir secondaire et il va se trouver lui-même.

Vous semblez tenir beaucoup au parti pris du réalisme…

BENOÎT DELÉPINE. C’est indispensable. Notre ennemie, c’est la farce, la caricature. Nous l’utilisons à la télévision mais au cinéma nous essayons d’être le plus dignes possible dans ce que nous représentons. Là, nous avons choisi une pellicule qui était utilisée pour les journaux télévisés des années 1970. Cela donne un aspect pictural à la réalité crue. C’est pareil pour les personnages qui nous entraînent vers des ailleurs poétiques. Ils ont tous un petit grain de folie qui leur permet de tenir le coup.

GUSTAVE KERVERN. Nos histoires sont à la limite de l’absurde. Il faut pour les rendre crédibles que les personnages soient bien ancrés dans la réalité.

Mammuth est un film sur le travail, une vision de la France d’aujourd’hui dans laquelle la pression est énorme. Les gens qui ont un travail n’y sont pas très heureux.Mammuth emprunte également aux années 1970 un répertoire d’images et de couleurs, un esprit libertaire qui plane sur le film. Pourquoi ce choix ?

BENOÎT DELÉPINE. Le choix d’un état d’esprit, justement, plutôt que des références à une époque que nous n’avons pas connue adultes. Cet esprit présidait à notre première aventure, qui a consisté à s’entasser à une dizaine dans une camionnette pour aller avec un vague projet rencontrer Aki Kaurismaki, dont nous ne savions même pas s’il allait nous recevoir. Nous ne cherchons pas à faire des films chers pour conserver cette liberté et éviter la pression de la rentabilité.

GUSTAVE KERVERN. D’ailleurs, nous tournons « à l’ancienne ». Tout se discute autour de grandes tablées où l’on prend le temps de la rencontre, de la mise en confiance entre les comédiens, professionnels ou non. C’est peut-être ce qui a permis à Gérard Depardieu de se sentir bien. Nous ne pratiquons ni bouts d’essai ni répétitions. Si quelqu’un ne se sent pas très à l’aise, ce n’est pas grave. On peut toujours s’en sortir par une pirouette. Nous ne construisons pas de décors. Nous guettons au tournage les moments de grâce.

Qu’en est-il au plan de l’écriture ?

GUSTAVE KERVERN. Lorsque nous avons rencontré Gérard Depardieu, nous avions à peine une trame, une idée du film. Il fallait aller très vite. C’était en avril 2009 et nous devions être prêts à tourner en juilletaôut, période pendant laquelle nous ne réalisons pas de Groland. Nous avons écrit chacun de notre côté après en avoir beaucoup parlé dans les cafés de Saint-Palais, dans la région où s’est ensuite déroulé le tournage. Et puis nous avons tenté de mettre le tout en cohérence à la dernière minute. Il y a le film et puis la manière extraordinaire dont Gérard Depardieu s’est donné. Nous ne l’avons pas dirigé. Nous ne procédons à aucune analyse psychologique. Le profil s’est dessiné avec le personnage.

BENOÎT DELÉPINE. De la même façon, nous parsemons nos films d’images qui pointent le sort des exploités, ce qui finit par dessiner un paysage social, comme dans Louise Michel, lorsque nos deux héros sont sur le pont d’un bateau dont le capitaine ouvre une trappe par laquelle on aperçoit des Africains entassés à fond de cale. Mais nous ne sommes pas dans la démonstration.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR DOMINIQUE WIDEMANN

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Publié dans On se parle

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