Eh oui, le combat continue
Ce samedi, en manifestant pour la défense de la retraite à 60 ans, les ouvriers de Molex auront aussi en tête les quelque 15 % d’augmentation des dividendes versés aux actionnaires au moment où le groupe liquide leur usine, les métallos lorrains qui produisent la Smart n’auront pas oublié le ballet des hélicoptères briseurs de grève qui survole à grands frais l’usine, eux qui entre 900 et 1 100 euros par mois. Les travailleurs des raffineries se rappelleront que le gouvernement a baissé les taxes pour les grands groupes alors que le prix du carburant grimpait pour les automobilistes... Ces quelques rappels de l’actualité que vivent les salariés sous le règne de Nicolas Sarkozy ne nous éloignent pas du dossier des retraites. On pourrait multiplier les exemples comme autant de raisons de la colère, qui, n’en déplaise aux concertistes de la voix du Château, ne retombe nullement. Chacun de nous, sous quelque banderole que nous défilions, ne peut oublier que les stars du CAC 40 ont réalisé 89 milliards de profits en deux ans et que les baisses d’effectifs salariés dans les grands groupes privent la société de ressources pour la protection sociale. Ce sentiment d’injustice conduit à une exaspération qu’un ravalement de façade d’un gouvernement qui passerait de Fillon à Borloo comme on passe de Caryble en Scilla ne saurait éteindre.
À ceux qui, dans les sphères gouvernementales, dans les cellules de désinformation, et trop souvent aussi dans les médias audiovisuels, traquent le moindre indice de démobilisation sociale et s’enflamment quand les manifestants, au bout de six journées nationales consécutives et pleines vacances de la Toussaint, « ne sont que 2 millions » à battre le pavé, l’étude publiée hier par l’institut BVA est une invitation à la prudence. À ce stade, le gouvernement sort étrillé du conflit, avec 70 % de Français jugeant que son image s’est dégradée encore davantage et que 57 % souhaitent que la gauche l’emporte en 2012. On est loin d’une victoire d’un pouvoir raffermi qui aurait fait mordre la poussière au monde du travail.
Le rejet du projet Sarkozy reste au plus haut niveau dans l’opinion. Son adoption par la droite qui domine les deux Assemblées ne lui a pas donné l’onction de la légitimité. Non pas que le vote des parlementaires fût illégitime mais la volonté de passer en force, le mépris affiché à l’égard des syndicats sur un dossier qui les concerne au premier chef, loin de clore le débat, laisse ouvert le contentieux entre le président et la grande majorité des Français. Là, réside la raison de la crise politique grave dont le pays est loin d’être sorti. Les syndicats ne sont pas dans une phase de gestion d’une fin de conflit, mais au contraire dans une attitude de conduite d’un conflit durable. En découle une série de problèmes et de discussions. Une chose est sûre : l’annonce d’une nouvelle initiative nationale fin novembre est un signe adressé aussi au gouvernement qu’à l’opinion et au monde politique que le combat continue. Dès lors, il devient plus urgent que jamais que la gauche se fasse entendre plus fortement et plus lisiblement. Au sein du Front de gauche, le PCF en a pris la mesure et devrait préciser sa démarche lundi lors d’un meeting à Paris avec Pierre Laurent. Le PS, qui a tenté jusqu’à présent de conjuguer un allongement des annuités et la retraite à 60 ans, ne voit pas son image, selon la même étude BVA, s’améliorer en dépit de son engagement contre la réforme Sarkozy. Ce qui devrait être perçu comme une alerte et un enseignement pour toutes les forces qui veulent ouvrir une alternative réelle à un pouvoir décrédibilisé. Comment, en effet, le profond mécontement pourrait-il s’exprimer si la gauche apparaissait en retrait face au défi de la retraite à 60 ans ?
Il devient plus urgent que jamais que la gauche se fasse entendre plus fortement et plus lisiblement.