« C'est avant tout un conflit foncier »
Quels sont les ressorts de la crise ivoirienne ?
Catherine Coquery-Vidrovitch. La crise ivoirienne n'a rien d'exceptionnel en Afrique, compte tenu d'un héritage commun à la quasi-totalité du continent : un passé lointain chahuté par des siècles de traite des esclaves qui a abouti au XIXe siècle à l'exacerbation de sociétés concurrentes esclavagistes (razzieurs et razziés). Ont suivi les mutations brutales provoquées par la colonisation qui a créé les frontières d'aujourd'hui. L'indépendance voit la prise de pouvoir, au nom d'une démocratie importée mal comprise par les peuples, d'hommes politiques modernes qui ont rapidement viré à la dictature. La Côte d'Ivoire a subi le long règne d'un personnage biculturel, Félix Houphouët-Boigny, ancien médecin africain qui fut député et ministre dans le gouvernement français. Il a manipulé à des fins politiciennes tous les ressorts hérités du passé. La société s'est trouvée, au fil des années, profondément corrompue par un régime patrimonialiste pervers. Il a été expert en fabrication de complots mensongers, en réactions tribalistes et en manipulation d'étrangers à des fins électorales. ce qui a permis à son successeur, Henri Konan Bédié, d'inventer l'« ivoirité ».
Peut-on lire ce conflit en termes « ethniques » ou religieux ?
Catherine Coquery-Vidrovitch. Ce sont des grilles simplificatrices. Le sud du Burkina Faso (alors Haute-Volta) fut intégré à la colonie de Côte d'Ivoire de 1933 à 1947 pour faciliter le transfert de main-d'ouvre Mossi vers les cacaoyères ivoiriennes. Les relations familiales et foncières sont imbriquées depuis lors. Ces immigrants venus du Burkina, du Mali (alors Soudan) ou du Niger se sont souvent installés sur place. Le boom démographique aidant, la faim de terre a opposé leurs descendants aux autochtones. C'est avant tout un conflit foncier. La manipulation tribaliste a permis d'interpréter les problèmes en terme « ethniques ». Or le marché du travail a encouragé le mélange des populations, surtout dans la zone cacaoyère (à l'ouest) et au sud, à Abidjan et dans la zone forestière de San Pedro. Il n'y a plus que Bédié pour revendiquer une « base ethnique ». La religion, jusqu'à il y a peu, a joué un rôle très secondaire. Il y a dans le sud plus de musulmans que de chrétiens. Les plus « fondamentalistes » sont les sectes pentecôtistes, apparues au début de la colonisation, mais qui connaissent actuellement une progression foudroyante.
L'accession de Ouattara au pouvoir peut-elle mettre un point final à cette longue crise politico-militaire ?
Catherine Coquery-Vidrovitch. J'en doute. Au départ il y avait deux positions antagonistes : Ouattara incarne l'option libérale, soutenu par l'Occident qui probablement continue d'armer ses troupes via le Burkina Faso (dont le président Blaise Compaoré a assassiné son prédécesseur). Laurent Gbagbo a incarné, pendant la première partie de sa vie politique, une option socialiste alors courageuse. Á quel moment a-t-il viré, sous l'influence de son épouse, au despote élu de Dieu ? Ni l'un ni l'autre n'était prêt à renoncer au pouvoir au nom de l'intérêt général. On ne peut que se réjouir que les autorités africaines aient refusé d'intervenir militairement. La société n'est pas aussi mûre qu'en Tunisie, car l'analphabétisme est encore trop fort, l'absence de travail dramatique, et une jeunesse désespérée représente plus des trois quarts de la population. C'est une force formidable pour l'avenir mais un problème aigu pour le présent. C'est l'urgence à laquelle devra répondre le président Ouattara. Nous ne sommes qu'au début du processus.