Benedetto : mort d’un franc-tireur fraternel
L’acteur-poète qui inventa le Festival « off » à demeure a composé une œuvre abondante et multiple, savante et populaire, portée en scène par la plus spartiate épargne des signes. Avignon (Vaucluse) Envoyé spécial André Benedetto s’est éteint dans la nuit de dimanche à lundi dernier à l’hôpital de Nîmes. Il y avait été admis le vendredi à la suite d’un accident cérébral. Il allait avoir soixante-quinze ans. La nouvelle nous vrille le cœur, quelques jours à peine après l’ouverture du Festival d’Avignon auquel il a donné, comme à son corps défendant à partir de la marge, en « off » comme on dit (n’est-ce pas lui qui inventa la chose sur place, sur un fier coup de tête ?), un singulier morceau d’âme, un souffle de liberté grande. Ainsi nous n’aurons plus l’été ce plaisir des retrouvailles, immuable croyait-on, et de le suivre dans ses innombrables manifestations d’acteur-poète, assidûment mises en partage depuis quarante ans au bas mot. Le brutal effacement de cet artiste rare, proprement unique, délibérément ancré dans son Théâtre des Carmes mais rayonnant volontiers à la périphérie et au-delà, avec une prédilection pour le territoire d’oc, nous plonge dans une tristesse sans remède. Avignon perd sa vigie, un fragment de conscience, celui sur lequel on peut compter quant à la parole juste. Il avait le génie de rendre clairs les problèmes les plus complexes, les plus arides et de les restituer sur la scène avec un rien d’accessoires en actes poético-politiques majeurs à tous accessibles, par la grâce d’un jeu souple, comme détaché de lui-même, tel un interprète de nô qui serait imprégné de la pensée de Brecht et de la sensibilité d’un Félix Gras, cet écrivain, auteur d’un livre majeur, les Rouges du Midi, qu’il me donna à lire et qui l’influença très fort. Tout commence en 1961, dans l’arrière-salle du bar des Sources, avec Jacqueline (sa première épouse qui fut son interprète et qui disparaissait il y a peu) et Bernard Hurault. Il y a eu la rencontre avec Gabriel Monnet et, deux ans auparavant, Benedetto avait été un peu régisseur au Festival. Le théâtre lui est venu presque par hasard. Evoquant ces années de formation, il préférera plus tard se souvenir des errances en bandes d’enfants dans la garrigue, et de ce langage entre eux qu’il définit comme le « francitan ». Sa première œuvre jouée fut une adaptation par ses soins de la Chute de la Maison Usher, d’Edgar Poe. Il y eut ensuite, en 1963, le Pilote d’Hiroshima, texte dans lequel il se penchait sur la conscience de ce largueur de bombe élu. « Toutes ces années soixante, dira-t-il, ça ne va pas arrêter de naître à l’énergie, à la poésie, à la conscience, à la périphérie, à l’histoire des hommes, aux conflits dans la société, dans le monde entier et dans soi, à l’opposition, à la lutte et tout simplement à la résistance. » (1). Cela na pas changé. Jusqu’à son dernier souffle. Il monte alors aussi bien l’Echange, de Claudel que, En attendant Godot de Beckett, ou la Main leste, de Labiche. Puis ce fut Statues, déjà au fond un coup de maître. En 1967, c’est le coup d’éclat de Napalm, vrai brûlot sur la guerre du Vietnam, puis Xerxès, d’après les Perses d’Eschyle. Ils jouent la guerre à trois. La presse nationale découvre, et encense, Benedetto en sa qualité d’acteur nerveux, ardent, éblouissant soliste, maigre et ténébreux comme un danseur de flamenco. En soixante-huit, c’est Zone rouge, au titre éloquent, écrit avant mai, joué après. Cette année-là, Avignon se trouve au centre d’une crise nerveuse intense : Vilar conspué, les jeunes tondus dans la nuit par les commandos du petit commerce… En 1970, à la demande de Bernard Mounier qui dirige la Maison de la Culture du Havre, ce sera Emballage, fruit de fréquentes rencontres avec les ouvriers des plus grosses entreprises de la ville. Ce type de travail obéissant à la commande sociale se renouvellera. Il y aura donc, entre autres, les Zulus des Ulis, les Drapiers jacobins à partir de Montauban, A bec et à griffes puis Ville à vif et Fleur de béton autour d’Avignon, Un bonjour de Bègles… De cette faculté de réunir en bouquet des énergies populaires pour faire œuvre ensemble, je ne vois en dehors de lui qu’Armand Gatti. A ce point, il m’est impossible de suivre la chronologie. Les écrits et les actes artistiques et civiques (théâtre de rue avec Lubat notamment, prises de parole en usines, lecture de poèmes en plein vent) d’André relèvent d’une nomenclature vertigineuse. Pardon, du coup, de passer à ma mémoire, à ce qui en moi s’est durablement inscrit de cet être hypersensible, profond lyrique se dominant, parfait lutteur de classe, à la fois ombrageux et fraternel, pour qui j’ai d’emblée éprouvé de l’admiration, de l’estime, du respect, de l’affection. Il y eut Geronimo, où incarnant le chef peau-rouge, il dansait la bourrée auvergnate en chaman convaincu. Il y eut la Madone des ordures, ce sublime opéra verbal escorté par les mouettes et comme chanté par Jacqueline Benedetto. La même fit merveille dans Lola Pélican, la femme aux mille seins (1968), foudroyante satire de la charité, à la Brecht (« Terrible est la tentation de la bonté », n’est-ce pas ?) pour laquelle Ernest-Pignon Ernest avait inventé une formidable statue-carapace. Il y eut le Petit train de Monsieur Kamodé, cette si précise mise en boîte du capitalisme monopoliste d’Etat. Que de belles rides là-dedans ! Il y eut Gaston D., interprété par son frère Jo - acteur prolétaire, cheminot d’Avignon rongé par l’amiante - qui tenait le rôle du « patriarche de la Grand Combe » condamné pour faute de langage. Il y eut, on le sait peu, à l’adresse de Jo, justement, après sa mort en 1995, ce texte bouleversant en occitan, San Jorgi Roc, comme pour le rappeler à la vie. J’en oublie. C’est trop. Et ces textes qu’on peut dire théoriques, si allègrement troussés, sur l’acteur, la politique ou le simple métier de vivre, en ouverture des petits cahiers des Carmes… Le chagrin nous a sauté à la gorge et ne nous lâche plus. Nous pensons à son épouse, Frances Ashley, à leurs enfants, Andrieve, William et Sébastien, ainsi qu’à Pascale et Anne nées de l’union avec Jacqueline. Nous pensons aussi à l’équipe actuelle de comédiens (Helène Raphel, Ludivine Bizot, Claude Djian fidèle entre tous, Farid Boughalem) qui jouent la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique, un texte d’André rendu testamentaire par le destin et qui, une fois de plus, milite en faveur de la révolte et de l’imagination qui furent toute sa vie.
Jean-Pierre Léonardini
(1) Citation extraite de l’ouvrage André Benedetto, un homme-théâtre, publié en 1999 aux Editions Théâtre des treize vents/Les Presses du Languedoc sous la direction de Marie-Hélène Bonafé.
Jean-Pierre Léonardini
(1) Citation extraite de l’ouvrage André Benedetto, un homme-théâtre, publié en 1999 aux Editions Théâtre des treize vents/Les Presses du Languedoc sous la direction de Marie-Hélène Bonafé.
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