Plongée dans la bouillabaisse socialiste de Marseille

Publié le par jack palmer

Montebourg dénonce des « pratiques contestables » qu'Aubry nie. Enquête sur un système qui bafoue les propres règles du parti.

Jean-Noël Guérini lors de sa réélection en tant que président du conseil général en mars 2008 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

« Fausses cartes, trucage des scrutins, pressions sur les militants, utilisation des collectivités locales comme outil de compression démocratique… » Censé rester confidentiel, le rapport d'Arnaud Montebourg sur les « pratiques contestables » de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône agite le PS depuis le 2 mars et sa publication par Le Point.fr.

Le député et président du conseil général de Saône-et-Loire, qui ne veut pas laisser penser qu'il se bat contre son propre parti, assure ne pas être à l'origine de la divulgation du document, et refuse de répondre aux questions sur le sujet.

Comme les socialistes marseillais (voir encadré), Martine Aubry a tenté, elle, de balayer la polémique :

« Il n'y a rien dans ce rapport, pas un élément concret, précis, pas un fait. »

Pas de quoi désarmer Arnaud Montebourg. L'intéressé aime endosser le costume de chevalier blanc, dans la lignée de ses combats contre les paradis fiscaux ou l'irresponsabilité pénale de Jacques Chirac.

Le 7 mars, il a rendu publique sur son blog la lettre qu'il a adressée à Martine Aubry :

« La façon dont les dirigeants qui t'entourent et toi-même s'emploient à discréditer mon travail sans condamner d'invraisemblables comportements au sein de la fédération des Bouches-du-Rhône me paraît autant désolante que blessante. […]

Chacune des affirmations contenues dans ce rapport ont été méthodiquement et précisément vérifiées et des éléments de preuves précis et concordants de ce que j'ai décrit dans mon rapport de décembre sont disponibles. »

Président de fédération ? Le titre n'existe pas !

Ces « éléments », il refuse de les communiquer. Mais il est aisé de trouver de telles preuves, pour peu qu'on se plonge dans le microcosme socialiste de Marseille et ses alentours. Et qu'on arrive à percer l'omerta ambiante, pas pire que dans d'autres grosses fédérations votant « au canon », mais bien réelle.

Principale cible d'Arnaud Montebourg donc, Jean-Noël Guérini. Une cible facile à atteindre puisque le président du conseil général des Bouches-du-Rhône bafoue les statuts du PS au su et au vu de Solférino, qui préfère demeurer muet.

L'homme a d'abord « été élu à l'unanimité président de la fédération du Parti socialiste des Bouches-du-Rhône par les membres du conseil fédéral », comme le rapporte le site de la fédération, le 5 février 2010. Président de fédération ? Le titre n'apparaît même pas dans les statuts ! N'existe que le poste de premier secrétaire fédéral, occupé alors par son ami Eugène Caselli. Et il ne peut être pourvu qu'au suffrage universel des militants, et non grâce aux voix des seuls membres du conseil fédéral.

L'irrégularité a été corrigée quelques mois après… par la grâce d'une autre entorse statutaire. Le 30 septembre, à 93,75% des suffrages exprimés, les militants l'élisent premier secrétaire fédéral. Un score normal dans la fédération, mais une élection contraire à l'article 16-2 des statuts du PS :

« Les fonctions de président(e) de conseil général sont incompatibles avec celles de premier secrétaire fédéral. »

L'élection en question n'a cependant pas eu lieu dans le secret. François Lamy, le conseiller politique de Martine Aubry, était en visite à Marseille deux semaines plus tôt. Le même François Lamy qui assume aujourd'hui :

« Nous avons estimé qu'il s'agissait d'une situation transitoire acceptable dans cette fédération populaire, qui compte dans la vie du parti. »

« Une situation transitoire » car le parti va lui demander de se démettre de l'une de ses deux fonctions ? Non, le député-maire de Palaiseau (Essonne) estime que ce sont les statuts qui « mériteraient d'être améliorés ». Rendez-vous est donné au prochain congrès pour les modifier.

« Des dysfonctionnements dans le circuit de la dépense »

L'incompatibilité est pourtant justifiée. Elle vise à éviter la mainmise du président de l'exécutif départemental sur l'appareil local du parti, via la distribution de subventions et les embauches. Précisément ce qui est reproché à Jean-Noël Guérini.

Rien que dans les dix-huit sections de Marseille, « plus de la moitié des secrétaires de section sont employés par le conseil général », dénombre un socialiste des Bouches-du-Rhône. « Douze », croit savoir un autre. « Treize », selon le rapport d'Arnaud Montebourg. On n'aura pas plus de précisions auprès de la fédération socialiste :

« On a fait un listing, mais ce n'est pas le style d'information qu'on donne. »

Plus opaque encore est l'attribution par le conseil général des subventions aux associations et aux communes, voire de plusieurs marchés publics. Mis en examen le 2 décembre, Alexandre Guérini, le frère entrepreneur de Jean-Noël, fait l'objet d'une enquête pour « détournement de fonds et de biens publics, recel, blanchiment, abus de biens sociaux, corruption active, trafic d'influence » concernant des marchés de ramassage des déchets dans les Bouches-du-Rhône.

Le rôle du président du conseil général dans cette affaire n'est pas prouvé, même si des écoutes téléphoniques se révèlent embarrassantes. « Je ne me suis jamais mêlé de cette affaire, ni de près ni de loin », continue de marteler l'élu.

Un rapport de la chambre régionale des comptes de Provence-Alpes-Côte-d'Azur soulignait en 2007 la difficulté de telles investigations, en raison d'une comptabilité très sommaire. Il est relevé nombre de « dysfonctionnements dans le circuit de la dépense » dans chacun des grands domaines de compétence de la collectivité locale :

  • « des déroulements de carrière interdits par la loi » offerts à des agents contractuels ;
  • « une absence de clarté des décisions de création d'Ehpad » (Etablissements d'hébergement pour les personnes âgées dépendantes) ;
  • « l'attribution de dotations complémentaires à des collèges » ne faisant pas l'objet « d'une procédure clairement définie » ;
  • une analyse « difficile » des subventions versées aux associations sportives et culturelles « en l'absence de comptabilité analytique ».

Jean-Noël Guérini avant un débat avec Jean-Claude Gaudin à Marseille en mars 2008 (Philippe Laurenson/Reuters).

« Si tu ne suis pas ma ligne, je ne te renouvelle pas »

Là encore, les conseillers généraux votent comme un seul homme. Comme au sein de la fédération, puisque on y retrouve les mêmes personnes. Un élu départemental expérimenté, appartenant à la majorité socialiste, témoigne de l'emprise de la collectivité sur le parti dans les Bouches-du-Rhône :

« On est passé du système de Gaston Defferre [ancien maire de Marseille et ex-homme fort du PS local, ndlr], basé sur un rapport de légitimité, à un système aujourd'hui beaucoup plus vindicatif et de contrôle, à travers les secrétaires de section, etc. »

Un ancien responsable fédéral, écarté pour dissidence, confirme les liens consanguins entre mandats locaux et fonctions militantes :

« Tous les socialistes sont aux ordres, ici ! Tout le monde est déjà salarié du conseil général. Ensuite, ce sont des questions de rapports de force : “Si tu ne suis pas ma ligne, je ne te renouvelle pas au prochain mandat, je t'enlève les subventions sur ta commune…” »

Quand ils ne sont pas écartés, les dissidents font l'objet de menaces. « Le mode d'emploi de Jean-Noël Guérini est le chéquier ou le revolver », n'a de cesse de répéter Renaud Muselier, député UMP des Bouches-du-Rhône. Les témoignages recueillis font toutefois plus souvent état d'un usage abusif du verbe que de la force. Un ex-secrétaire de section :

« Les intimidations que j'ai subies, c'était gentillet, entre guillemets. En réunion, on te dit : “Oui, si tu tombes dans les escaliers, ça nous fera pas de peine…” Je n'ai pas été frappé. Mais ça c'est aussi arrêté là parce que la réunion d'après je suis arrivé avec quelques amis… »

« La section ouest avait trop voté Bertrand Delanoë »

« Bien sûr, il y a régulièrement des remontées d'info à Solférino mais, comme Hollande, Aubry ne fait rien », assure un socialiste des Bouches-du-Rhône, qui se souvient d'un autre document transmis à la première secrétaire et resté « sans réponse ».

Cette affaire remonte au congrès de Reims de 2008, qui a abouti à l'élection de Martine Aubry. Avant de se prononcer sur les candidats en lice, les militants étaient appelés à voter sur des motions, le 6 novembre dans chaque section. Jean-Noël Guérini soutient Ségolène Royal, charge aux secrétaires de section de faire passer la consigne.

Les Bouches-du-Rhône votent à 73,04% pour la motion E emmenée par l'ex-candidate socialiste à la présidentielle. Le score le plus important de toutes les fédérations, loin devant la Seine-Maritime qui n'a voté « qu'à » 66,62% en faveur de la motion D de Martine Aubry.

Insuffisant pour Jean-Noël Guérini qui visait les 80% et décide donc de faire le ménage dans sa fédération, via Eugène Caselli, encore premier secrétaire fédéral à l'époque. Notamment à Aix-en-Provence : si la section centre s'est bien comportée en se prononçant en faveur du texte de Ségolène Royal, les sections ouest et sud ont gravement désobéi, en votant respectivement pour ceux de Bertrand Delanoë et de Martine Aubry.

Bien mal leur en a pris. Eugène Caselli et Jean-Noël Guérini vont organiser leur disparation. Et l'obtenir, comme le fait savoir la fédération dans un communiqué triomphaliste :

« Vendredi 13 mars 2009, les militants socialistes aixois ont approuvé à plus de 93% des votants le rassemblement des trois sections aixoises pour n'en faire plus qu'une. »

Une fusion validée par le conseil fédéral, mais vivement contestée par la section ouest. Dès le 2 mars, le secrétaire de section, Dominique Michel, avait envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception à Martine Aubry, l'alertant sur l'absence de convocation d'une partie des militants et surtout l'irrégularité statutaire manifeste.

 

Télécharger la lettre de la section ouest d'Aix-en-Provence

 

Dans ce courrier que Rue89 s'est procuré, Dominique Michel rappelle l'article 11-15 des statuts socialistes :

« La dissolution ne peut s'appliquer qu'à des actes collectifs d'indiscipline. »

Or, relève un poids lourd socialiste du département, avec cet accent chantant qui fait mieux passer le cynisme :

« Manifestement, la section ouest a disparu parce qu'elle avait mal voté ; elle avait trop voté Bertrand Delanoë. »

La section ouest s'est bien montrée indisciplinée, mais pas au sens où les statuts l'entendent. Elle avait seulement désobéi à Jean-Noël Guérini.

« On arrête avec Ségolène, on est ridicule »

Pourquoi Martine Aubry n'a-t-elle jamais répondu ? Pourquoi la première secrétaire paraît-elle protéger un baron local qui avait appelé à voter pour l'autre dame du PS ?

Parce qu'il ne faut jamais insulter l'avenir en politique. Mais une histoire revient aussi avec insistance dans les Bouches-du-Rhône. La scène se serait passée au soir du second tour de la course au premier secrétariat, le 21 novembre 2008 :

« Il y eu un deal au dernier moment. Guérini a senti que ça ne passerait pas pour Ségolène, que tout l'appareil était contre elle. Il y a eu une guerre de communication entre le Nord et les Bouches-du-Rhône, qui ont été parmi les dernières fédérations à rendre leurs résultats.

Guérini a fait la bascule en deux-deux : “On arrête avec Ségolène. De toute façon, si on rajoute des voix, le Nord va en rajouter aussi, on ne va pas y arriver, on est ridicule.” Du coup, Aubry n'a jamais donné suite à rien. Elle s'est mise dans le même schéma que Hollande : “Je m'assure des voix avec les Bouches-du-Rhône, mais je n'emmerde pas Guérini.” »

La thèse est confirmée par plusieurs sources, le chronologie des faits dans la nuit de l'élection de Martine Aubry concorde, et Jean-Noël Guérini a publiquement lâché Ségolène Royal peu après le congrès.

Ladite thèse navre cependant Martine Aubry, qui la dément de toutes ses forces. La première secrétaire enrage contre les héritages locaux laissés par son prédécesseur, François Hollande. A l'image de Georges Frêche dans l'Hérault, à qui elle a dû donner officiellement l'investiture du parti aux élections régionales de 2010, avant de finalement la lui retirer lorsqu'il a jugé que Laurent Fabius avait « une tronche pas catholique ».

Si elle les nie publiquement, elle dit en privé avoir conscience des dérives dénoncées dans le rapport d'Arnaud Montebourg. Mais elle ne décolère pas contre sa divulgation quelques jours avant les élections cantonales.

Martine Aubry préfèrerait endosser, elle, les habits de « Madame propre », mais sa fonction de première secrétaire la contraindrait à éviter de trancher dans le vif pour ne pas faire exploser une des plus grosses fédérations socialistes. D'autant qu'elle estime qu'aucune relève plus recommandable n'est encore en capacité de prendre la suite.

Son plan était plutôt de laisser la justice, de plus en plus intéressée par la fratrie Guérini, faire son œuvre. Mais Arnaud Montebourg, son secrétaire national à la rénovation, est venu le chambouler. L'image de Martine Aubry pourrait en pâtir. Un socialiste marseillais :

« A force de faire des compromis, ça finit par devenir de la compromission. »

 


Les suites du rapport Montebourg

Nommément visé, le premier secrétaire fédéral des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, a déposé plainte pour diffamation et demandé à Martine Aubry « d'engager un audit spécifique à la
fédération socialiste des Bouches-du-Rhône afin de faire taire, une bonne fois pour toute, les médisances et la calomnie ».

Ce que la direction du PS a promis de faire, mais après les cantonales.

Pour faire montre d'une sérénité totale, François Lamy, le conseiller politique de Martine Aubry, ajoute dans Le Monde que « les comptes de la fédération ont fait l'objet d'une expertise en septembre 2010 » et « celle-ci a conclu qu'ils étaient en ordre ». Mais refuse de la communiquer.

 

Dessin de tOad

Photos : Jean-Noël Guérini lors de sa réélection en tant que président du conseil général en mars 2008 à Marseille (Jean-Paul Pelissier/Reuters) ; Jean-Noël Guérini avant un débat avec Jean-Claude Gaudin à Marseille en mars 2008 (Philippe Laurenson/Reuters). Dessin : tOad.

Publié dans Présidentielle 2012

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