Mon contrôleur RATP : « Merci pour votre merci »

Publié le par jack palmer

Dans le métro parisien (angeloangelo/Flickr).

 

Il est 21 heures, jeudi 11 novembre. Au détour de la correspondance à Odéon, entre la ligne 4 et la ligne 10, sept contrôleurs RATP. Avec mon ticket tarif réduit, mais sans ma carte de réduction, je ne vais pas pouvoir échapper à l'amende de 25 euros -50 euros si je la paye le lendemain.

Le contrôleur qui vient vers moi est courtois. Je règle, il me rend mon ticket de Carte bleue. Je tente un :

« Je ne devrais pas vous remercier de me faire payer, mais merci, sachant que vous devez vous faire menacer voire insulter à longueur de journée. »

En effet, deux de ses collègues, à nos côtés, se font prendre à partie. Le premier est traité de « connard », la seconde, petite, manque de se faire frapper. Il me répond alors :

« Merci pour votre merci. C'est pas souvent qu'on entend ce mot dans les couloirs du métro. »

L'étudiant en sociologie que je suis -université Dauphine, Paris-, se dit que ce début de dialogue pourrait être poursuivi pour mieux connaître cette profession, sur laquelle, comme nombre d'entre nous, j'ai foule de préjugés - « prénotions » dirait Durkheim. Discussion.

César Armand : C'est courant ces agressions ?

Le contrôleur : Une intervention sur quatre donne lieu à ces protestations mais on ne sent plus visé au bout d'un moment, on sait que c'est la RATP qui est attaquée, pas nous.

Vous voulez dire que c'est la fonction qui est décriée, pas l'homme ?

Oui, même si on a une cellule psychologique, je me doute que c'est l'entreprise qui cherche à faire du profit qui est dans le collimateur.

Comment ça ? C'est une société privée maintenant ?

Non, nous appartenons à la région, donc finies les subventions de l'Etat, faut faire rentrer de l'argent. C'est comme nos amis policiers obligés de faire du chiffre.

Vous catalysez, cristallisez donc toutes les revendications des usagers ?

C'est un peu ça, et pourtant, cette année, il n'y a que 14% de grévistes dans la rue [contre la réforme des retraites, ndlr].

Justement, pouvez-vous me dire ce que la réforme des retraites change pour vous ? [Le visage se ferme. Réflexe professionnel, sans doute. Je lui sors la formule magique : « Je suis étudiant en sociologie, ça m'intéresse pour mes études de vérifier sur le terrain. » Note pour mes amis dauphinois : LA richesse du réel ! ]

Je suis un peu particulier : j'ai commencé à travailler à 15 ans, ça fait treize ans que je suis à la RATP et avant, j'ai bossé dix ans dans le privé.

Et avec la réforme, mes régimes privé-public se cumulent, alors qu'avant, il fallait faire 42 annuités RATP.

Donc vous avez 38 ans, et vous partirez à la retraite à 57 ans ?

Non, avec la réforme des retraites, pour toucher ma retraite à taux plein, c'est 62 ans. J'aurais donc fait 47 ans de travail, mais vous savez mon père a travaillé toute sa vie, de 15 à 65 ans, et il ne s'est jamais plaint.

[Surpris par tant d'acception, résignation voilée peut-être, je l'interroge sur ses avantages.] Mais je crois savoir que vous pouvez partir plus tôt à la retraite que l'ensemble des Français …

Je peux en effet partir à 50 ans si je le souhaite…

Ah oui, c'est tôt…

Je vous arrête tout de suite, si je choisis cette option, c'est 38% du dernier salaire.

Puis-je donc vous demander combien vous gagnez ?

Je touche 1 600 euros brut par mois, sans compter quelques primes…

Et ce soir de 11 novembre, vous travaillez jusqu'à quelle heure ? Vous avez un supplément ?

Non, ce soir, pas de prime, et je finis à 2h30 mais c'est un choix de vie.

[Pause de ma part. « Choix de vie ». Sa « sphère publique » tend à s'effacer. Je le lance alors sur sa vie privée.] Vous avez des enfants ?

Je suis marié et père d'un fils de 3 ans et d'une fille de 5 ans.

Vous, votre famille, vous avez des réductions dans les transports ?

Non, on n'est pas à la SNCF ou chez Air France, sauf sur le temps de travail, on paie plein pot comme vous et les autres.

Dans la vie de tous les jours, que vous apporte alors ce statut ?

Je suis fonctionnaire, je n'ai pas le banquier qui m'appelle en disant : « M., votre crédit, vous êtes viré, on va annuler. »

Je fais ça aussi pour mettre mes gosses à l'abri. Ils auront des difficultés sur le marché de l'emploi. Je veux qu'ils aient un peu d'argent de côté.

 

Par César Armand | Etudiant en sociologie et science p... | 20/11/2010


Sur cette touche très personnelle, je dois m'éclipser. Je le remercie d'avoir répondu à mes questions. Il me tend la main. J'hésite. Je la lui sers. Allez sans rancune monsieur le gendarme souterrain.

Photo : dans le métro parisien (angeloangelo/Flickr).

Publié dans On se parle

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