Lettre à ma fille magistrate : je suis triste mais sereine quand je te vois

Publié le par jack palmer

Ma chère fille,

Le sentiment de tristesse que j'éprouve quand je pense à toi aujourd'hui n'est pas celui de toute mère d'un membre de cette profession, celle de magistrat, tant malmenée ces derniers temps, quand elle voit son enfant livrée à la vindicte populaire.

62% des Français favorables à des sanctions contre les juges ! Pourquoi ? Comment ? Le gros titre du Figaro ne le dit pas. Ce que dit le titre, c'est que 62% des Français pensent que « les juges » doivent être sanctionnés.

62%, c'est un drôle de chiffre. Car enfin, s'il s'agit de la sanction qui doit être infligée à tout responsable qui commet une faute, ce n'est pas 62% des Français qui devraient considérer qu'il y a lieu de l'infliger, c'est 100%, comme 100% des juges considèrent légitime de sanctionner l'un des leurs qui commet une faute.

C'est un bien vilain mensonge d'Etat que de laisser croire le contraire et de réduire toute tentative d'explication par l'accusation de corporatisme. Vieux procédé dont on voit bien où les hommes politiques l'ont appris, eux qui en sont si souvent victimes, mais dont on peut déplorer que leur propre expérience ne les ait pas amené à s'interroger sur l'organisation de la société plutôt que de se livrer à des surenchères politiciennes.

L'erreur ne peut être la faute d'un seul maillon

Il est désespérant que personne, hormis les juges qui le savent pour être au cœur du dispositif, personne, pas même le président de la République qui a choisi d'assumer la responsabilité de gouverner notre pays, ne sache expliquer à la nation que l'acte de juger est un acte grave.

Si grave que dans sa grande sagesse, le corps social lui-même, traversé de sentiments contradictoires quant à ce pouvoir, l'a encadré par des principes, des règles, des procédures, qui permettent d'éviter qu'un justiciable soit victime de l'erreur d'un seul.

Tous les contrôles mis en place, tous les recours élaborés par le législateur sont là pour parer le risque d'arbitraire.

Ce que les détenteurs du pouvoir judiciaire tentent d'expliquer à ceux qui le leur ont confié, ce n'est pas que les juges ne peuvent pas être responsables et qu'il ne pourraient être sanctionnés pour les erreurs qu'ils commettent, c'est que le système a été ainsi élaboré que la faute d'un seul ne peut pas être à l'origine du dysfonctionnement judiciaire.

C'est nécessairement la chaîne de jugement dans son entier qui n'a pas fonctionné si la faute de l'un de ses maillons n'a pas pu être prévenue, corrigée ou ses conséquences réparées.

Le juge n'est pas juge par lui-même

Non, si je suis triste aujourd'hui pour toi, c'est que je sais la passion et le sens de la justice, ce fragile équilibre entre des aspirations divergentes, qu'il faut avoir chevillé au cœur pour exercer le métier de juge.

Je sais la difficulté d'assumer quotidiennement cette fonction. Je sais la réflexion de tous les instants qu'elle impose – tu sais, cette réflexion qui agace si profondément notre famille. Je sais les remises en cause, les ajustements, les adaptations qu'elle exige.

Je sais que le salaire et la sécurité de l'emploi comptent pour peu de choses à côté de cette conviction que la paix sociale et la démocratie passent par l'analyse des faits, des gens, des situations pour leur appliquer les règles du vivre ensemble que la nation s'est donnée, plutôt que par l'entretien des réactions de haine et de vengeance, même les plus légitimes d'entre elles.

Je sais cette humilité indispensable qu'il faut avoir pour se rappeler à tout instant que le juge n'est pas juge par nature, mais par représentation du peuple français. Je sais donc, pour l'être moi-même, combien les juges sont aujourd'hui perdus quant ils réalisent que ce à quoi ils croient ne représentent plus rien pour personne.

Etre victime d'un rite collectif expiatoire est très désagréable, et c'est pourquoi les juges s'emploient dans l'exercice de leur métier à procéder autrement.

Etre les seuls à ne pas se voir appliquer les principes qu'ils appliquent tous les jours à leurs concitoyens dans l'exercice de leur métier est très désagréable.

La justice n'est pas un supermarché des droits

Mais ça se surmonte. Ce qui ne se surmonte pas, c'est la dilution de la notion même de justice dans l'effondrement du contrat social.

Je suis triste mais je suis sereine. Je suis sereine quand je vous vois, toi et tes jeunes collègues, continuer malgré tout à remplir jour après jour, dans les conditions matérielles que l'on sait, votre devoir de juge, à la lumière de ce que ceux qui ne le sont pas prennent stupidement pour du corporatisme, mais qui n'est que la haute idée que nous nous faisons tous de ce que doit être la justice.

Cette haute idée qui nous permet de juger ensemble malgré nos différences, malgré nos divergences politiques, malgré le peu d'estime de certains d'entre nous pour les lois que nous appliquons ou pour les hommes qui les ont votées, mais qui s'appliquent néanmoins à tous.

Je suis sereine parce que quand le peuple français aura fini de réduire le système judiciaire à un supermarché des droits et des revendications individuelles, et qu'il réalisera qu'il s'y trouve pas de réponse collective, il faudra bien qu'il commence à réfléchir à la justice.

Il sera sans doute heureux alors qu'il se trouve dans ce vieux pays des juges honnêtes, équitables, désintéressés, courageux et bien formés, pour rendre la justice qu'il aura choisi.

Je t'embrasse avec toute mon affection. Ta mère et collègue.

 

Par Marie-Caroline Celeyron-Bouillot | Magistrate | 27/02/2011

 

Publié dans liberté

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