La gauche, la morale, St-Denis, Aubervilliers et ailleurs...

Publié le par jack palmer

Chacun à gauche pense mesurer ce qui se passe à Aubervilliers, Saint-Denis et ailleurs, où des candidats socialistes et d'Europe Ecologie - les Verts (PS/EELV), placés par les électeurs loin derrière les candidats du Front de Gauche au premier tour des cantonales, semblent décidés à se maintenir au second dimanche 27 mars, ouvrant la boîte de Pandore des divisions à gauche.

On sous-estime bien trop ce qui se joue ici, on ne l'analyse pas assez. Ce n'est pas une péripétie locale, une guerre picrocholine. C'est un problème national, qui peut hypothéquer longtemps les forces de progrès dans ce pays. Il pose, très au-delà des enjeux de pouvoir et de postes, une question fondamentale de morale politique, donc de stratégie, question que je veux aborder franchement : avec recul mais à hauteur d'homme, parce qu'elle me déchire et me donne à penser.

Je suis bien placé pour le savoir : même à gauche, il est souvent difficile de ne pas être celui qui l'emporte. Ministre communiste avec François Mitterrand, j'ai été minoritaire dans son gouvernement. J'y suis resté sincère, loyal, mais fidèle à moi-même, durant les années d'enthousiasme comme durant celles des obstacles. Maire d'Aubervilliers, j'ai travaillé avec mes partenaires dans le plus digne d'eux-mêmes. Ce ne fut jamais facile. Mais l'histoire le prouve : en France, la gauche n'a construit le progrès, assumé ses responsabilités, que lorsque la totalité de ses composantes acceptait, exigeait, par-delà même les débats et les contradictions, le rassemblement de tous.

A nier cette histoire, à abandonner tous les principes, les candidats PS/EELV concernés fragilisent l'ensemble des forces de progrès en France. L'apprécient-ils seulement ?

Les choses sont nettes : pour l'emporter, ces candidats PS/EELV ont besoin des voix de la droite, bien sûr, mais aussi, et dans ce département, surtout, de celles de l'extrême droite. Imagine-t-on ce que serait un conseiller général de gauche qui, devancé au premier tour, l'emporterait au second par l'apport de voix de droite et, dans le rapport des forces actuels, par l'arbitrage du FN devenu la force dominante de cette droite ? Peut-on croire qu'une telle compromission, dans des territoires si emblématiques, n'entacherait que ses petits bénéficiaires locaux ? Un homme, une femme de gauche pourrait être élu-e à la faveur de pratiques devant lesquelles certains hiérarques de droite même reculent ? Le désarroi, la confusion, la brèche ainsi créés concerneraient la France entière.

C'en serait fini de la dignité de la politique, de l'honneur que l'on a, tous, de croire en quelque chose qui dépasse nos seuls intérêts ! Allons plus loin : que les voix d'extrême droite se révèlent décisives ou marginales, là n'est pas le problème. Le problème est que l'on puisse, ne serait-ce qu'à la marge, introduire l'arbitrage des idées les plus dangereuses au sein du débat le plus noble, celui de la gauche et de la générosité.

Que l'on n'invoque pas ici le pluralisme ni la démocratie. Ce qui blesse le pluralisme, ce n'est pas qu'un candidat respecte les principes du désistement républicain. Et ce qui souille la démocratie, c'est bien que l'on puisse sacrifier les valeurs fondamentales aux intérêts égoïstes.

Que l'on n'invoque pas davantage le quotidien des habitants, que la même logique d'abdication des valeurs conduit inexorablement à instrumentaliser. Habitant en HLM à Aubervilliers, et n'ignorant rien de la vie en banlieue ouvrière, je connais trop bien les souffrances de ceux que rongent le chômage, l'insécurité, l'échec scolaire. Ces souffrances me taraudent et me font chercher avec d'autres des réponses nobles, nouvelles. Ces souffrances, c'est une erreur tragique d'en masquer les vrais responsables. C'est un choix dangereux de détourner la colère ailleurs que vers ceux qui mettent le monde à l'envers. C'est jouer avec le feu que d'instrumentaliser le malheur et la misère. Et c'est ajouter le découragement au désespoir que de dévaloriser ce que les décennies de gestion de gauche ont gagné pour les habitants de ces villes populaires, rudes et tendres, dans les domaines de la santé, de la culture, du social, de la jeunesse. Car dénigrer, manipuler, c'est à terme charger la souffrance de désillusions, remplacer la colère par la rancœur, le chemin de l'action par la fausse route de l'abstention et du rejet de l'autre. Face à la misère, il faut toujours et toujours rassembler. Et rien d'autre.

A lâcher les digues de la compromission dans l'un de ces instants où seule l'éthique peut sauver la politique, à balayer les principes qui permirent les victoires passées, on obère celles de l'avenir. On se perd. Loin d'un enjeu immédiat et de la boutique, on est sur un point nodal pour le devenir de toute la gauche française, au-delà même de 2012.

Aujourd‘hui, les électeurs socialistes ou écologistes sont troublés. Cela dépasse l'échelle des cantons et l'échéance de dimanche. Ils en parlent, ils pensent à demain.

Soyons francs : au moment où le Front national est menaçant, durablement menaçant, rien ne doit être fait qui le mette au centre du jeu, qui favorise la contamination par ses idées. Soyons clairs : électeurs socialistes, écologistes, progressistes et aussi électeurs communistes : il vous appartient de confirmer votre attachement à la gauche et de préserver l'honneur de vos partis, honneur qui sans vous va sortir entaché de ce triste épisode. Réalisez vous-même ce que les appareils n'ont pas encore su faire, rassemblez-vous dimanche derrière le candidat de gauche qui est arrivé en tête au premier tour. Soyons déterminés : la période qui s'ouvre va être dure, violente pour les gens les plus pauvres, qui sont au cœur de notre action et de notre pensée. Abdiquer nos valeurs et nos principes, au nom d'un prétendu modernisme ou d'un opportunisme affamé, ce serait indigne. Voter dimanche pour les candidats arrivés en tête au premier tour, ce n'est pas se renier, c'est réaffirmer ses valeurs.

En s'inscrivant dans la longue histoire du progrès social en France et de la gauche de ce pays, nous ne vivons pas au passé : nous préservons l'avenir.

Il n'est pas trop tard.

 

Jack Ralite, sénateur communiste de la Seine-Saint-Denis et ancien ministre de François Mitterrand

Publié dans Cantonales 2011

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article