« Indignez-vous ! » de Hessel : gros succès à petit prix

Publié le par jack palmer

400 000 exemplaires en deux mois, vendu 3 euros : l'ouvrage de Stéphane Hessel dynamite le marché du livre.

La couverture d'"Indignez-vous !" de Stéphane Hessel

Et chez vous, combien d'exemplaires de « Indignez-vous ! » sous le sapin ? Sorti le 20 octobre, le livre de Stéphane Hessel s'est vendu à plus de 400 000 exemplaires. Il est en tête des ventes, toutes catégories confondues, depuis plus de sept semaines.

Indigène, petite maison d'édition montpellieraine, en a placé plus de 650 000 en librairie via son distributeur Harmonia Mundi.

Ces chiffres astronomiques impliquent un nombre record de réimpressions : depuis la toute première fournée de 8 000 exemplaires, c'est la neuvième réimpression qui a été livrée lundi 27 décembre.

Une dixième se prépare, maintenant que l'on trouve l'ouvrage militant dans les grandes surfaces. Après Auchan début décembre, d'autres supermarchés ont contacté Harmonia Mundi pour s'approvisionner.

Pour Indigène, c'est « un rêve qui devient réalité ». Mais Jean-Pierre Barou, l'éditeur, est un ancien de la Gauche prolétarienne qui a à cœur de préciser qu'il ne s'agit pas d'argent mais d'idées. Et d'un homme, Hessel, résistant et ancien ambassadeur, qui « a des idées parce qu'il a une pratique, et pas le contraire ».

Eviter l'écurie de polémistes médiatiques

Barou n'a pas lancé sa petite collection « Ceux qui marchent contre le vent » début 2010 pour faire mousser une écurie de polémistes médiatiques. Il dit abhorrer les « essayistes de profession ».

A l'origine de la collection qui accueille aujourd'hui Hessel, il y a John Berger. Auteur britannique engagé revu sur un salon du livre, il a parlé d'un petit texte à Jean-Pierre Barou et sa co-éditrice Sylvie Crossman  : « Dans l'entre-temps : réflexions sur le fascisme économique ».

Un peu plus tard, Bastien Cazals, professeur des écoles désobéisseur, que vous avez découvert en juin 2009 sur Rue89, publiait à son tour un manifeste chez Indigène. C'est lui qui leur a donné l'idée d'aller rencontrer Hessel, raconte Sylvie Crossman :

« Bastien nous a beaucoup parlé de ce qui avait nourri son engagement, et notamment “L'Appel des appels” et le discours de Stéphane Hessel sur le plateau des Glières en 2009. Nous avons proposé à Stéphane Hessel de faire des entretiens. Il a tout de suite accepté. » (Voir la vidéo du discours de Stéphane Hessel en 2009)


Trois rencontres plus tard, il a relu le texte, enrichi de notes historiques sur la Résistance. Le titre a changé, le « Devoir d'indignation », un peu abstrait, est devenu « Indignez-vous ! », qui impliquait « une proximité plus forte, un rapport réciproque, presque un partenariat », explique l'éditrice.

Le Bastien Cazals, best-seller de la collection jusque-là, s'était vendu à 15 000 exemplaires. Un chiffre pléthorique déjà pour Indigène, qui avait écoulé 3 000 à 4 000 ouvrages de John Berger sur le fascisme économique. Eux publiaient des livres depuis 1996, à raison d'une petite dizaine par an.

Hessel a renoncé à ses droits d'auteur

Avec ce changement d'échelle, la maison d'édition se retrouve tout d'un coup confrontée à des enjeux qui la dépassent parfois -il n'y a que deux salariés équivalent temps plein : les questions sur les marges, le modèle économique d'une telle collection atypique vendue pour 3 euros seulement.

Certains ont dit que Stéphane Hessel n'avait pas manqué de sens marketing en sortant son coup de gueule deux mois avant Noël.

Non, Stéphane Hessel n'a pas touché d'à-valoir. Oui, il a renoncé à ses droits d'auteur. En tout cas pour l'instant : vu l'ampleur du phénomène, les éditeurs doivent lui reparler en janvier.

Quand la barre des 300 000 exemplaires a été franchie, il avait suggéré à ses éditeurs qu'on fasse don de sa part au tribunal Russell, dont il est l'un des parrains.

Sur 3 euros déboursés à l'achat de « Indignez-vous ! », 55% vont au distributeur, qui rémunère aussi les libraires. Les 45% de l'éditeur se ventilent entre la TVA, l'absorption des retours (dont on connaîtra l'ampleur après l'été), la fabrication.

Les grandes surfaces, un pas dans un nouveau monde

Jean-Pierre Barou souligne son attachement à l'objet : une belle couverture, du papier 90 grammes bouffant, « un luxe qui permet un vrai confort de lecture ». Il a gardé le même imprimeur, une famille de résistants espagnols, insiste sur « les liens de solidarité » et l'histoire qui lie Indigènes et ses partenaires.

L'arrivée en grande surface est un pas dans un nouveau monde. L'éditeur affirme qu'il n'a « aucune visibilité » sur ce que ça impliquera en termes de marges. Il s'agace qu'on lui parle finances là où il aimerait surtout comprendre la réussite d'un tel produit atypique. Il dit que c'est « trop loin de [lui] », de ce qu'il est :

« Est-ce que vous allez demander à Antoine Gallimard combien il gagne ? »

Le succès d'« Indignez-vous ! » évoque celui de « Matin brun » en 1998, nouvelle antifasciste de Franck Pavloff. L'éditeur de poésie contemporaine Cheyne en vend 22 000 en quatre ans, un succès « déjà très satisfaisant ».

Mais c'est 2002, Le Pen au second tour, et une chronique élogieuse de Vincent Josse sur France Inter qui provoquent l'emballement : huit ans plus tard, Cheyne a vendu 1 500 000 exemplaires à 1 euro pièce, « le prix le plus proche de la gratuité » dit l'éditeur, qui précise que « Matin brun » passera à 1,50 euro en janvier 2011.

« Les ventes épousent les frontières des vieilles résistances »

Outre leur prix modique, les deux objets ont en commun d'avoir dynamité les barrières habituelles dans ce type de classements. Dès le 7 novembre, « Indignez-vous ! » était deuxième au palmarès publié par Libération, alors qu'il n'était pas encore repéré par celui de L'Express ni celui de Livres-Hebdo.

Mais Indigène mangeait là, croyait-on, son pain blanc : le classement de Libé s'établit sur la base des ventes des libraires indépendants. La librairie Sauramps, à Montpellier, a par exemple déjà écoulé 7 000 exemplaires.

L'arrivée de son livre dans le palmarès de L'Express fait davantage événement pour Jean-Pierre Barou :

« Les ventes ont commencé à décoller dans le réseau des libraires indépendants, dans des régions qui épousent justement les frontières des vieilles résistances : la Bretagne, le Languedoc-Roussillon, Toulouse et Bordeaux.

On s'est dit que c'était un cri de ralliement pour toute la France quand ce n'est plus Astérix qui est arrivé en tête de L'Express ou Livres-Hebdo mais Stéphane Hessel ! »

Et « Matin brun » resurgit dans les meilleures ventes….

Livres-Hebdo livre rarement un palmarès aussi favorable à la prose militante. Parce qu'il compile toutes les ventes, de tous les livres, de la BD aux guides de cuisine en passant par les éditions de poche, et parce qu'il se fonde sur l'intégralité des ventes dans l'Hexagone, de la grande distribution aux Relay, en passant par Internet.

Aussi peu mercantiles l'un que l'autre, les deux éditeurs de « Indignez-vous » et « Matin brun » ne sont pas particulièrement proches. Cheyne a invité l'auteur de « Indignez-vous ! » à son festival de lectures l'été prochain. Stéphane Hessel n'a pas encore répondu mais « Matin brun » a resurgi récemment dans le palmarès des meilleures ventes de Livres-Hebdo, comme si les deux ouvrages stimulaient leurs ventes réciproques.

Illustration : la couverture d'« Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel

Par Chloé Leprince | Rue89

Publié dans liberté

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