Dounia Bouzar « La loi donne du pouvoir aux radicaux »

Publié le par jack palmer

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Polémique sur la polygamie, loi sur la burqa programmée en juillet… Dounia Bouzar, sociologue, ancienne membre du Conseil français du culte musulman, donne son avis.

Que pensezvous du projet de loi contre le voile intégral ?

DOUNIA BOUZAR. Je fais partie des gens qui pensent qu’il faut réagir contre le niqab. Ne rien faire revient à le considérer comme une simple pratique religieuse, alors que les groupes radicaux endoctrinent les jeunes. Mais le gouvernement, en reprenant les postulats de ces groupuscules, a confessionnalisé le débat. Mon problème, ce n’est pas la loi, mais la façon dont on nomme les choses. Le niqab est une création récente des groupuscules sectaires. Si le gouvernement en parle comme d’une pratique musulmane, il donne du pouvoir à ces radicaux puisqu’il reprend leur définition. Donc, au final, les groupuscules gagnent. Leur objectif est atteint  : créer une segmentation entre les citoyens français. Les nonmusulmans se disent que l’Islam est archaïque et les musulmans se sentent persécutés.

Parce qu’ils perçoivent cette loi comme antimusulmane ?

DOUNIA BOUZAR. C’est au-delà de la loi. Le discours politique ne reprend que les interprétations des groupuscules  : le voile intégral, la polygamie. Aujourd’hui, ce sont les radicaux qui définissent l’islam. C’était bien d’être choqué, de se questionner sur ce drap noir. La pire des islamophobies aurait été de ne rien faire, ça voudrait dire que l’islam peut avoir des comportements moyenâgeux. Il aurait été tout à fait possible de faire une loi ou un règlement qui interdisent la dissimulation délibérée d’identité sans parler de religion, comme l’a fait la Belgique : interdiction de se déguiser sauf jour de carnaval.

Le débat glisse aujourd’hui vers la polygamie, qu’en pensez-vous ?

DOUNIA BOUZAR. On veut montrer l’islam comme le nouvel ennemi de l’Occident, avec une vision du monde bipolaire  : la modernité d’un côté, apanage de tout ce qui n’est pas musulman, face à un islam archaïque par essence. Ça fait dix ans que des musulmanes se battent pour arracher aux hommes le monopole de l’interprétation. Elles se battent pour dire que la polygamie n’est qu’une interprétation machiste de certains pays arabes. Elles ont montré leurs valeurs communes avec les féministes en revendiquant le droit à disposer de leur corps, avec l’avortement et la contraception. Tout ce travail est foutu à l’eau en 48 heures parce qu’on parle de la polygamie comme si elle appartenait à l’islam et qu’il n’y avait même pas de débat.

Comment sont perçus ces débats au sein de la communauté musulmane ?

DOUNIA BOUZAR. Les musulmans pratiquants, qui combattent ces groupuscules depuis des années, se sentent pris en otage. Ils se demandent pourquoi les autorités ne font rien contre ces radicaux. Ils ont l’impression que ce n’est pas la chasse aux radicaux qui est faite mais le procès de l’islam. Du coup, ils deviennent laxistes vis-à-vis des méthodes radicales et un certain relativisme se met en place.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNE ROY ET MARIE BARBIER

* Dernier ouvrage paru : La République ou la burqa. Éditions Albin Michel, 15 euros, 208 pages.

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