Des plantes maritimes sur les autoroutes suisses

Publié le par jack palmer

Des tonnes de sel sont déversées chaque hiver sur les routes. Cela n’est pas sans conséquences sur la biodiversité. Une dizaine d’espèces qui poussent habituellement sur les bords de mer ont été découvertes en Suisse. Explications.
Par Geneviève Grimm-Gobat

Le salage des routes est devenu le feuilleton de la presse quotidienne. Beaucoup d’ingrédients sont réunis pour en garantir le succès: s’en prendre à tous ces fonctionnaires incapables d’anticiper l’arrivée de la neige en décembre, aux grossistes des Salines du Rhin et de Bex guettés, en début d’hiver déjà, par une rupture de stock.

Se gausser des Parisiens piégés par quelques centimètres de poudreuse. S’étonner que les Allemands ne soient pas vraiment mieux préparés. Aligner tout ce qui aurait pu être entrepris, envisager les alternatives que sont le gravier, le sable, les plaquettes de bois ou encore le sucre. Les discussions de café du Commerce sont elles aussi bien alimentées.

Quittons les problèmes d’approvisionnement pour nous intéresser à l’impact de la présence massive de sel dans l’environnement. Depuis cinquante ans, la Suisse, comme l’Europe d’ailleurs, répand sur les routes des millions de tonnes de chlorure de sodium pour permettre aux automobilistes de circuler par tous les temps.

Chaque hiver, cette substance est responsable de la mort de nombreux volatiles. Les oiseaux qui boivent de l’eau salée manifesteraient les mêmes symptômes qu’un ivrogne. Ils peuvent se retrouver sans réaction sur la chaussée, à en croire les ornithologues. Et, s’ils ne se font pas écraser, ils risquent de mourir d’un excès de sel dans leurs reins.

Autre méfait: quand la neige fond, le sel s’infiltre dans le sol et gagne les cours d’eau avec une charge très élevée en chlorure. Poissons et amphibiens pourraient souffrir de cette sursalinité mais, pour l’heure, aucune étude n’est venue confirmer cette crainte.

Vraiment pas sympa le sel! Sans sérendipité (cette forme de hasard heureux), on ignorerait qu’il ne fait pas uniquement des heureux du côté des carrossiers. En 2003, Raymond Delarze et Franco Ciardo, deux botanistes, sont bloqués dans un embouteillage sur l’autoroute Lausanne-Genève. L’occasion d’observer de plus près un milieu parcouru habituellement à plus de cent kilomètres à l’heure.

Et que remarquent-ils sur la berme centrale? Des fleurs blanches étrangères à la flore locale. Les deux scientifiques découvraient là, sur les bords du Léman, du cranson du Danemark. Une espèce jamais signalée en Suisse, et pour cause, il croît dans les endroits sablonneux et salés en bordure de mer. Cette histoire est contée dans la dernière édition de la Salamandre (no 201, décembre-janvier 2010-2011).

L’explication? «Ce sel qu’on répand en hiver fait des heureuses», nous apprend «la revue des curieux de nature». Suite à cette singulière aventure routière, un relevé floristique a permis de dénicher du plantain corne de cerf que l’on rencontre fréquemment le long des dunes. Ou encore des spergulaires marines dont l’habitat est la partie la plus sèche des marais salants, des puccinellies distans et des fétuques marines. Dénominateur commun de toutes ces plantes: leur aptitude à bien tolérer le sel.

Autant d’halophytes (du grec hals, halos, sel et phuton, plante), des végétaux qui croissent en milieu salé. «Pas de mystère: le sel épandu sur nos routes a préparé le terrain et nos véhicules ont fait le reste en transportant les graines», explique la Salamandre.

Depuis une trentaine d’années, une progression des halophytes a été observée en Europe. «Une dizaine d’espèces ont bénéficié du salage des routes pour pénétrer en Suisse», commente Raymond Delarze. Aucun risque d’invasion massive n’est à craindre car, sans sel, elles ne peuvent pas proliférer. Elles sont donc condamnées à ne pas quitter le bord des routes.

Qui aurait imaginé que les autoroutes suisses deviendraient des terres d’accueil pour des plantes maritimes? Elles s’y épanouissent jusqu’au dépôt d’une initiative par un parti politique, exaspéré par leur présence qui constitue une menace potentielle pour notre flore helvétique… Et la prochaine édition de Flora Helvetica va-t-elle les intégrer?

Publié dans On se parle

Commenter cet article