De 900 000… à 2,9 millions de manifestants en France

Publié le par jack palmer

Dessin de Chimulus

Nombre de manifestants en baisse selon la police (900 000 ce samedi 2 octobre), quasi identique pour les syndicats (2,9 millions selon la CFDT) : la guerre des chiffres entre police et syndicats a commencé.

Confier le comptage des manifestants aux médias, à une commission indépendante, à une caméra ou à Yann Arthus-Bertrand : aucune des alternatives ne mettra fin à cette bataille.

Le 23 septembre, ce n'est pas l'écart entre les chiffres qui avait le plus surpris. Les syndicats annonçaient avoir attiré plus de manifestants que lors de la précédente mobilisation, mais le ministère de l'Intérieur avait observé la tendance inverse.

La polémique sera peut-être relancée après les manifestations de ce samedi. Pourtant, policiers et syndicalistes utilisent les mêmes méthodes pour compter les manifestants. Faut-il alors confier le comptage à d'autres, ou changer de méthodes ?

L'autorité indépendante se fait attendre

Puisque la police et les syndicats ne seront jamais d'accord, pourquoi ne pas confier le comptage des manifestants à des observateurs neutres, à l'objectivité reconnue ?

François Bayrou réclame par exemple la création d'une « autorité indépendante ». Il n'est pas le premier : souvent évoquée, l'idée n'a jamais été appliquée.

Lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy avait ainsi promis de se pencher sur la question. Le 9 juin 2006, il expliquait ainsi, au détour d'un discours sur la sécurité :

« Je souhaite enfin sortir des confrontations ridicules qui accompagnent le comptage des manifestants. Dès la fin de ce mois, un groupe composé de représentants des médias, des organisations professionnelles et de policiers sera constitué pour me faire des propositions d'améliorations. »

On attend toujours.

Les journalistes à la rescousse

A défaut d'une « autorité indépendante », pourquoi ne pas faire appel aux journalistes ? C'est la suggestion, par exemple, de François Chérèque, qui expliquait ce vendredi sur RTL :

« Moi je vous propose quelque chose de simple ! C'est qu'il y ait un organe de presse -pourquoi pas RTL, ou un journal qui décide de compter. […]

Moi j'étais en Belgique dans la manifestation à Bruxelles, le chiffre a été donné par la presse, avec un accord avec les organisations syndicales, il a été contesté par personne, y compris par la police, y compris par les manifestants. En Espagne, c'était pareil. Donc, ce serait bien qu'en France, on soit un petit peu sur ce terrain-là. »

Ce n'est pas si simple que ça. D'abord, à quel média se fier : les auditeurs de France Inter feraient-ils confiance aux chiffres de RTL ? Ensuite, le comptage nécessiterait des moyens trop importants pour la plupart des rédactions.

En 2003, lors des manifestations contre la précédente réforme des retraites, le journaliste de Libération Hervé Nathan avait tenté l'expérience :

« Jusqu'à 30 000 ou 40 000 personnes, il est tout à fait possible de compter, mais ça demande une à deux heures de travail. Au-delà, c'est un peu plus compliqué. »

La preuve par l'image

Ce sont justement des journalistes qui ont expérimenté une autre solution, la vidéo. En 2003, à Grenoble, l'AFP a fait appel à une petite entreprise locale, Blue Eye Video. Celle-ci a notamment développé un logiciel mesurant les files d'attente grâce à l'analyse des images.

Une caméra avait donc été placée en haut d'un immeuble. Résultat : 21 000 manifestants dénombrés, contre 14 000 pour la police et 60 000 pour les syndicats. Pierre-Jean Rivière, président du directoire de Blue Eye Video, explique à Rue89 :

« La grande difficulté est de savoir quel degré de précision on veut atteindre. Avec ce système, on peut atteindre 70% à 80%, mais c'est difficile d'avoir une réponse précise dès 18 heures, à la fin de la manifestation. Si on avait le temps, il faudrait faire des contre-analyses les jours suivants, pour affiner.

Il faut aussi que le protocole de validation soit approuvé par les deux parties, le ministère de l'Intérieur et les syndicats. »

Selon Pierre-Jean Rivière, le ministère de l'Intérieur s'était intéressé à cette technologique « il y a trois ou quatre ans », mais les contacts n'ont pas débouché sur des commandes. Peut-être parce que le système est coûteux : le patron de Blue Eye Video estime son coût à 10 000 euros par manifestation.

Des manifs vues du ciel

Pour compter correctement les manifestants, il faudrait en fait prendre de la hauteur. Interrogé par Métro, Bernard Thibault explique ainsi :

« Je suis convaincu que le gouvernement a le comptage exact des manifestants. Le gouvernement minimise les chiffres par sa communication politique.

J'ai une solution simple pour résoudre ce problème : il suffit de laisser les grands médias français survoler et filmer les manifestations, comme cela se fait à l'étranger. Cela donnera instantanément une idée de l'ampleur de la mobilisation à tous les téléspectateurs. »

C'est bien le problème : une vue aérienne donnera « une idée de l'ampleur de la mobilisation », mais pas un chiffre exact. Ou alors, ce chiffre ne plaira pas forcément aux organisateurs de la manifestation.

Aux Etats-Unis, le San Francisco Chronicle avait tenté l'expérience, en survolant une manifestation contre la guerre en Irak. Bilan : 65 000 manifestants vus du ciel, alors qu'au sol, les organisateurs en annonçaient 200 000.

Mis à jour le 02/10/10 à 17h35. Ajout des chiffres parisiens et du comptage de la CFDT pour les manifestations du 2 octobre.

 

Par François Krug | Eco89 | 02/10/2010 | 00H00

 


Illustration : dessin de Chimulus

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89

Publié dans Retraites

Commenter cet article