« Commissariat » : « J'avoue, je crois encore que je suis utile »

Publié le par jack palmer

Ces trois fonctionnaires de police officiant sur les flancs extérieurs de l'Ile-de-France n'auront pas été difficiles à convaincre : depuis un moment, je guettais l'occasion de leur proposer de témoigner sur leur quotidien dans un article qui n'aurait trait ni aux coupes budgétaires dans la police, ni à des bavures dont Rue89 se fait régulièrement l'écho.

L'occasion est arrivée avec « Commissariat », le film-documentaire qu'Ilan Klipper et Virgil Vernier viennent de sortir en salles mercredi 10 novembre.

Contre la promesse de prénoms d'emprunt, ces deux brigadiers chefs et cette fonctionnaire de police issue de la brigade équestre ont accepté de réagir à ce document qui s'inspire manifestement du cinéma de Raymond Depardon (en particulier « Faits divers », de 1982) et se révèle « moins caricatural que prévu ». Ce film d'1h29, dont Rue89 est partenaire, n'est diffusé que dans neuf salles en France. (Voir la bande-annonce)

Un certain nombre d'entre vous aura possiblement du mal à le voir. Voici pour vous le regard que portent Michel, 47 ans, Olivier, 37 ans, et Sophie, 32 ans, sur ce documentaire tourné l'an dernier à Elboeuf, en Haute-Normandie. Un environnement plus rural et démographiquement moins dense que celui qu'ils connaissent tous trois en Seine-et-Marne.

L'absurdité du quotidien

La quarantaine, un homme arrive au poste parce qu'on l'a trouvé en train de menacer un voisin avec la carabine que venait de lui mettre entre les mains un autre habitant de la cité, en dépit du bon sens et de son alcoolémie. Il n'en pouvait plus de se faire insulter. Un voisin raconte qu'il reçoit régulièrement crachats et litière de chat alors qu'il erre, bourré, sous les fenêtres du quartier.

La scène dure un moment dans le bureau de l'officier de police judiciaire (OPJ). Après avoir dégrisé, l'alcoolique y reviendra quelques jours plus tard sous le regard de la caméra pour reconnaître qu'il picole depuis l'adolescence, mais « jamais le matin. » On est dans le film, on est chez eux, on nage en pleine absurdité. (Voir la vidéo)

Olivier : « Ces gens ne sont pas caricaturaux, c'est notre clientèle habituelle. On travaille beaucoup en marge de la société. Des gens que vous n'avez pas l'habitude de voir. Chez certains, on se demande s'ils sont comme ça à cause de la drogue ou de l'alcool ou si c'est d'origine. »

Michel : « Il y en a quelques-uns qu'on finit par avoir tous les quatre matins, ce sont des habitués. Nous sommes la seule réponse que peut donner la société. »

Olivier : « On n'est pas formé pour ça et on est censé faire autre chose, mais quel service répond après 18h30 ? Quelle assistante sociale ou quel psy accepte de se déplacer dans certains quartiers ? On a en face de nous des gens qui voudraient qu'on leur apporte la solution. On doit assumer tous ces rôles à la fois. »

Sophie : « Il y a un côté Bisounours dans ce film, malgré tout. C'est peut-être dû à leur environnement, mais on sent qu'ils sont moins stressés. Le film montre surtout l'investigation dans le commissariat et quelques patrouilles, jamais ce qui se passe entre les deux : les interpellations, le flagrant délit, les contrôles routiers, les appels du 17… »

Les insultes

Une femme ivre s'esclaffe, envoie des baisers à la caméra. Elle se roule par terre, plaisante avec la brigade. Tout le monde semble bien se connaître. Elle se laisse traîner jusqu'à la cellule, montre ses seins au passage. A l'intérieur, elle se met à hurler, taper. Le son résonne. Elle crie à la caméra : « Ils n'ont pas de cœur, pas d'humanité. »

Olivier : « On s'habitue à la mauvaise image mais ça n'aide pas. Quand j'ai débarqué du Maine-et-Loire, petit provincial pur jus, j'ai halluciné. J'étais entré dans la police pour sauver le monde, ou presque. La veuve et l'orphelin, sûrement. C'était naïf, ça a été un choc terrible. On voit des scènes atroces. Ça change le regard qu'on a sur la société. »

Michel : « On te crache dessus, ça abîme. On entend toujours qu'on n'est pas là où il faut parce qu'il n'y a plus de lien avec la population, avec les commerçants, les enseignants. Ils ne nous voient que quand on a quelque chose à leur reprocher. A force, tu deviens cynique, tu leur dis qu'ils ont raison. On se fabrique une carapace pour ne plus être blessé. »

Sophie : »Tu prends l'habitude de te faire insulter. Quand tu arrives pour des violences conjugales, souvent même la victime se retourne aussi contre toi. Il faut se rattacher à ses valeurs pour tenir, avoir une activité extérieure pour te vider la tête. C'est pas forcément sain : je suis devenue policier par vocation, et j'ai choisi la brigade équestre parce que j'étais jockey. »

Olivier : « On subit aussi les failles de la justice. Les gens voient qu'il ne se passe rien, ça nous retombe dessus. Ou le prévenu est relâché. On ne peut rien dire : les médias nous ont déjà donné le mauvais rôle. »

Michel : « Mes enfants ont moins de 10 ans, je commence déjà à leur conseiller de ne pas trop parler de mon métier. C'est fou : on finit par se protéger de la société alors qu'on a choisi ce métier pour protéger la société. »

Olivier : « J'avoue que je crois encore à mon utilité. J'ai l'impression de servir à quelque chose. »

L'ignorance

Sophie : « On sent la présence de la caméra et il y a une part de jeu d'acteur. Mais l'alternance entre le bon et le mauvais flic n'est pas une légende : c'est une technique d'interrogatoire. Après, je n'ai jamais fait de pédagogie sur l'hygiène. On n'est quand même pas là pour ça ! »

Olivier : « Le problème, c'est qu'on se demande parfois comment il faut parler pour que le message passe. C'est quand même le but. Forcément, de l'extérieur, ça paraît peut-être un peu cru. Quand on entend une patrouille dire à un couple qui s'étripe dans une voiture : “Vous faites la paix”, on se demande quel métier on fait. »

Michel : « Le bruit permanent, ça tape sur le système. Un gardé à vue, c'est hyper-bruyant. Mais il y a aussi les odeurs, des gens bourrés qui ne se sont pas lavés depuis deux semaines. Et puis l'insalubrité des commissariats. Les toilettes sont les mêmes pour les gardés à vue que pour les policiers. Dans le film, c'est tellement propre qu'on a l'impression qu'ils ont repeint exprès ! »

Olivier : « Dans ce film, on sent tout de même qu'ils ont le temps. Alors qu'à Melun (Seine-et-Marne), on est débordé. C'est aussi pour ça que j'ai fait ce métier : le passage du calme à la tempête. Mais l'image qui se dégage du film n'est pas complètement raccord avec la réalité. Je ne connais pas Elboeuf. On imagine quand même qu'ils n'ont pas tout filmé. Ou alors ils ont de la chance, en Normandie ! »

Les femmes, les musulmans, les Noirs

Une jeune femme est assise face à un policier en civil. Elle porte en T-shirt bleu presque ingénu qui tranche avec la violence de ses propos. On entend qu'elle enchaîne les amants violents. Elle reconnaît qu'elle tape aussi, on comprend qu'elle est familière des lieux et du fonctionnaire de police qui l'a déjà reçue à maintes reprises.

Le contact est cordial, presque chaleureux. La confiance entre eux palpable. Le policier en civil dit qu'il ne comprend pas : elle n'a pas de problème avec lui, alors qu'elle dérape dès qu'elle est face à des femmes policiers. Elle opine : « C'est vrai, je ne supporte pas les femmes. » Elle parle de sa « colère », demande ce qu'elle doit faire et insiste : « Non mais donnez moi une réponse. » (Voir la vidéo)

A un autre moment du film, une femme policier qui parle comme un charretier (« Si le chef me note mal, je l'encule […] J'adore mon chef, on s'entend bien. ») se plaint d'être célibataire. Ce sont les deux principales scènes où l'on suit des femmes.

Olivier : « La collègue célibataire, là, ils l'ont sélectionnée, c'est fou ! Elle se force, c'est pas possible. Elle est plus caricaturale que le stéréotype. »

Sophie : « Celle-ci est caricaturale. Mais c'est vrai qu'on a sans doute davantage de problèmes avec les femmes.

Olivier : “Le vrai problème, c'est qu'il y a tout un tas de gens qui ne veulent pas avoir affaire à tout un tas de policiers. Entre ceux qui ne veulent pas être contrôlés par une femme, ceux qui ne veulent pas être contrôlés par un Blanc parce qu'ils sont musulmans, ceux qui ne veulent pas être contrôlés par un Noir, les Arabes qui font passer un sale quart d'heure à un collègue maghrébin parce qu'il est Arabe et qu'il passe pour un traître… C'est devenu infernal ! ”

Michel : “La nouvelle génération est moins macho, il y a de plus en plus de femmes. Dans certaines situations, ça peut aussi apaiser certains conflits.”

La vocation

L'officier de police judiciaire hurle sur une femme dont on comprend qu'elle a de bonnes chances de frauder les allocations familiales en se déclarant parent isolé. Il la menace de la dénoncer si elle ne rectifie pas son dossier. Semble se calmer. Puis bondit : “On en a marre nous ! On en a marre de payer”. C'est l'individu qui explose, le contribuable même. Pas le flic.

Michel : “On sait qu'il ne faut pas faire ça. Mais on reste des hommes, parfois ça sort. Ce qu'on nous demande, c'est d'être deux. Celui dans le boulot, et celui à la maison. On a rarement le droit de mélanger. Tu le vis mal, mais il ne faut pas trop ramener cela à la maison sinon c'est dur pour l'entourage. Alors tu ne racontes rien. Même si ta femme te pose des questions, tu sais que c'est trop sordide.”

Sophie : “Il faut pouvoir dormir. J'ai longtemps cauchemardé d'un nouveau-né tué de coups de couteau par son père. J'étais en stage.”

Olivier : “Je travaillais dans la sécurité privée avant de passer le concours. Ça paraît bête mais c'est avant tout pour défendre des valeurs que j'ai fait ce métier. Ça ne m'a pas empêché de me demander régulièrement ce que je foutais là.”

Michel : “Je ne suis pas du tout le même flic qu'il y a quinze ans : je suis plus patient, je monte moins vite en pression. Je pense qu'on prend moins de risques aussi.”

La plus grande peur

En patrouille, le radio du véhicule est branchée sur les ondes de la police mais aussi sur la FM, qui déroule son tapis de tubes des années 80. Difficile de faire plus calme. A l'arrière, un débutant raconte qu'il a peur du sang. Sa plus grande peur, ce serait un mort sous un train, le corps déchiqueté. Il en parle un moment, comme s'il exorcisait sa peur. Flirte avec l'humour carabin en évoquant les morceaux de chair le long de la voie ferré. Un silence, plan rapproché -sa mâchoire est crispée.

Olivier : “On ne nous apprend pas la mort. A l'école de police, la seule chose que tu voie, c'est une autopsie à la télé.”

Sophie : “C'est terminé, ça, d'ailleurs. Face à la mort, on se protège mais on perd de l'humanité.”

Michel : “Chacun a ses combines pour se protéger. Mais il ne faut pas croire qu'il y ait des séances de debriefing : ça c'est au cinéma ! Je suis policier depuis 1986 et entre policiers, on n'a pas le droit d'avoir peur. Ça ne se fait pas de montrer ses faiblesses.”

Olivier : “Ça évolue. En tant que chef de brigade, je considère que mon boulot c'est de parler avec les collègues. La peur n'est pas un tabou. Moi ce que je crains le plus, c'est ce qui concerne les enfants en bas-âge. Parce qu'évidemment, on projette. L'empathie, c'est une réalité.”

Michel : “Notre métier donne des TOC [troubles obsessionnels compulsifs, ndlr] aussi : on est toujours sur la défensive, on observe les gens en public, on vérifie quinze fois si la porte est fermée.”

Sophie : “Ce qui abîme, c'est aussi de ne pas avoir confiance dans les gens.”

Olivier : “L'avantage, c'est qu'on est moins déçu puisqu'on se fait moins d'illusions.”

 

Par Chloé Leprince | Rue89 | 14/11/2010 | 13H19

 

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Publié dans On se parle

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