Angela Davis (de Jaques Prévert)

Publié le par jack palmer

Angela Davis  (de Jaques Prévert)

Si sa tête, sa jolie tête était mise à un prix aux enchères du malheur, du grand malheur déo-légal, dei dollar, haineux, raciste, con. Aujoud'hui, sous les verrous, derrière les barreaux, elle est sous bonne garde, la garde d'horreur. L'horreur stupide, blême et quotidienne.

Angela Davis est professeur. Et les très riches et très honorables citoyens qui seront choisis pour faire partie du grand jury blanc, furieux de la savoir, et bien mieux qu'eux, capable de culture blanche, la déclarent, d'avance, coupable de culture noir, sans même attendre que tinte sur le plancher du tribunal la fausse monnaie : les pièces du procès.

La culture noire.

Ils ne croient pas si bien dire et s'ils étaient capables de comprendre LES FRERES DE SOLEDAD, livre de George Jackson, ils auraient stupeur et angoisse en réalisant ce qu'un tout jeune garçon noir peut apprendre savoir, et dire et écrire sans autre professeur que lui-même, et dans la plus cruelle solitude, en évitant chaque heure, les misérables pièges de la plus sordide provocation. Pour lui, comme pour Angela Davis et tant d'autres, la culture noire c'est d'abord de savoir et faire savoir que Sam, l'oncle à héritage, n'a pas oublié les Noirs dans son ancien comme dans son nouveau testament : " Vous serez élever dans du coton, mais vous travaillez à la sueur de votre front, non pas comme les Blancs, parfois tout de même un peu tranquillement mais " comme des nègres ", et votre sueur sera du sang. Bien sûr, l'esclavage sera aboli, mais ce sera façon de parler, de légiférer, ce sera tout simplement, comme l'air pollué, conditionné. "

Et savoir aussi qu'un peu partout se dressent encore des potences, s'ouvrent des chambres à gaz, que la chaise électrique comme la statue de la liberté font partie du Mobilier national que les bourreaux, pour bien gagner leur maxi-maximum vital se lèvent avec le jour le labeur matinal : les exécutions-capital.

Ainsi va la vie, ainsi va la mort aux Etats-Unis.

Mais Angela Davis, dans sa prison, écoute sans pouvoir les entendre, et peut-être en souriant, les chansons de ses frères de joie, de rire et de chagrin, et les refrains marrants des enfants du ghetto :

Ceux qui enferment les autres sentent le renfermé ceux qui sont enfermés sentent la liberté.

Angela Davis, c'est la générosité, la lucidité, la vie vraie. Il ne faut absolument pas qu'elle puisse être condamnée.

Quand on la jugera, des témoins viendront, c'est connu d'avance, des témoins achetés, vendus ou loués comme on en loue pour les mariages à la porte des mairies, et ils jureront sur une bible de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Angela Davis elle dira - si on laisse parler - la liberté, pour ses frères et sœurs de couleur.

Evolution du rêve, rêve de révolutions. Réalité.

Déjà des voix se font et se feront entendre de plus belle, des voix proches et lointaines, chaleureuse, populaires, menaçantes et efficaces aussi :

Frères ! Frères !

Le cri des marins du " Potemkine " surgissant de la bâche jetée sur eux comme un suaire était déjà le même cri que celui des frères Soledad :

Frères !

Echo des plus celui des Frères de Soledad :

Frères !

Echo des plus vieux cris multicolores, multicolères, des enfants de la terre. Il faut que les gens du Grand Jury blanc et leurs pareils prêtent et l'oreille et qu'ils entendent ce cri, comme dans un coquillage les rumeurs de la mer.Et que l'inquiétude les gagne et les contraigne à essayer, pour une fois, malgré eux, d'ouvrir les yeux, de voir clair.

Frères !

Eux qui ne sont que les frères d'armes des fabricants et des trafiquants d'armes du monde entier doivent rendre des comptes, c'est à dire se rendre compte combien il est absurde d'accuser une femme ici ou là ce qu'ils vendent partout ailleurs. Il faut libérer Angela Davis - en attendant le jour où seront condamnées toutes les portes derrière lesquelles la vie noire est enfermée.

Jacques Prévert (août 1971)

Publié dans liberté

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