Coup d’État ?

Publié le par jack palmer

Au croisement de l’histoire, de la géographie et de la politique, là où se constitua, par-delà les générations et les particularismes, l’esprit même des complexités de notre République, il faudrait être ignorant pour ne pas comprendre que la notion même de territoire(s) et son (leur) mode d’organisation dessinent et reflètent nos identités multiples. Notre vieille nation, qui, de tout temps, ensemença l’imaginaire des peuples aspirant à la liberté, a de la mémoire. Et si le fruit de notre héritage commun réclame des innovations permanentes, qu’on se le dise, on ne touche pas à cet édifice précieux en toute impunité…

En imaginant une « réforme » de fond en comble des collectivités territoriales, un big bang institutionnel souhaité par Nicolas Sarkozy en personne, le petit courtier Édouard Balladur, à la tête d’une commission éponyme, a allumé une mèche transformée en projet de loi qui n’a pas fini d’échauffer les débats. Sous prétexte d’une réduction des coûts, supposés exorbitants, et d’une recommandation visant à réduire drastiquement le nombre d’élus aux prérogatives jugées trop similaires (sic), c’est en vérité une véritable profession de foi libérale contre la démocratie locale qu’on tente de nous imposer. Refonte des régions, limitation ou disparition des compétences départementales, création autoritaire de onze mégalopoles transformées en mastodontes omnipotents, dont un Grand Paris fantasmé par l’Élysée… Le projet, plus avancé qu’on ne le croit dans la tête des décideurs politico-financiers, vise également à éloigner encore un peu plus les citoyens des lieux de pouvoir.

La miniaturisation, pour ne pas dire l’éradication des échelons territoriaux locaux, à commencer par les communes, premier foyer démocratique du territoire, est une vieille histoire d’inspiration libérale. Depuis le traité de Maastricht, la vivacité de cette démocratie locale se trouve régulièrement opposée à la fameuse « efficacité économique ». Le thème des « grandes régions » n’est pas neuf : depuis son origine, il figure sur le fronton de la construction européenne. Les libéraux nous assurent que « seules de grandes régions », en concurrence (non faussée) entre elles, sortiront vivantes du champ de bataille économique. Dans le cadre d’une philosophie libérale pourtant en lambeaux depuis la crise (en ce domaine, les « modèles » irlandais et espagnol ont explosé en plein vol !), Sarkozy et ses sbires du CAC 40 veulent donner tous les pouvoirs et toutes les ressources à quelques « champions urbains » plongés dans la jungle mondiale, pousser jusqu’au bout ce mot d’ordre de « compétitivité » que l’État emploie désormais à tout bout de champ. Transferts de charges, autonomie de gestion des universités, réduction à marche forcée des services publics, La Poste, les tribunaux d’instance ou de prud’hommes, les restructurations des services hospitaliers autour de grands établissements régionaux, etc. Une logique d’entreprise à l’échelle d’un pays : « l’entreprise France ». Dit autrement : une nouvelle carte de France marquée par la compétition entre les territoires et des inégalités criantes entre ces derniers…

Tandis que notre régime institutionnel souffre d’ultraprésidentialisme, ce sont pourtant les collectivités locales qui sont visées, alors qu’elles impulsent les principales solidarités citoyennes… La critique de « l’empilement institutionnel » n’est donc qu’un prétexte. C’est une tentative de coup d’État à laquelle nous assistons. Une logique d’affaiblissement des contre-pouvoirs puisée dans une matrice soft-bonapartiste, voire bismarckienne. Au passage, Nicolas Sarkozy entend réussir un charcutage électoral si vaste et si antidémocratique que notre imagination a raison d’en avoir peur… Une certaine idée de la République française est en jeu. Ni plus ni moins.

 

Voir aussi pour la région Ile de France;

Réforme territoriale. Nicolas Sarkozy veut « sa » gouvernance

Publié dans Reforme territoriale

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