Grippe A : beaucoup de bruit pour pas grand-chose ?

Publié le par jack palmer

Une épidémie hautement contagieuse, oui, mais pas plus dangereuse qu’une grippe classique. Alors que la pandémie semble irréversible, des médecins relativisent les annonces du gouvernement et dénoncent des mesures inappropriées.

« On redoutait un valet de pique, on a tiré une dame de cœur. » C’est un député UMP, le professeur de médecine Bernard Debré, qui le dit : la grippe A (H1N1) « n’est pas dangereuse » et il faut « siffler la fin de la partie ». Et d’expliquer : « tout le monde avait à l’esprit le phénomène de la grippe aviaire, H5N1, qui est très dangereuse pour l’homme avec un taux de mortalité de 60 à 65°%, mais pas contagieuse car elle passe difficilement la barrière des espèces. Nous appréhendions une redistribution des gènes pouvant faire sortir un virus très virulent et très contagieux. Cette loterie a eu lieu. Mais elle a produit un bon numéro, le H1N1. »

Deux jours auparavant, à l’occasion d’un déplacement très médiatisé dans les Yvelines, le Premier ministre, François Fillon, et la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot-Narquin, étaient venus rassurer la France : la pandémie y est « désormais inévitable », mais le « pays est prêt », grâce au plan de lutte concocté en réponse à une menace éventuelle de grippe aviaire (H5N1), et dont l’échelon 6 (le plus élevé, voir encadré) pourrait être déclenché à la rentrée. Deux jours plus tôt, le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux en personne, avait déjà fait passer le même message, dans un entrepôt de masques, déclarant qu’il n’y avait « pas de raisons de s’alarmer mais des raisons de se préparer ». Alors, branle-bas de combat pour rien ? Ou la vigilance est-elle « de règle », comme se justifiait à nouveau Roselyne Bachelot hier ?

« LE GOUVERNEMENT JOUE LA GRANDE PEUR »

Le professeur Debré, et ses collègues avec lui, le répètent : cette forme de grippe est anodine « et peut-être même moins dangereuse que la grippe saisonnière ». Plus que sa virulence, c’est son fort degré de contagion qui inquiète. Selon les chiffres du gouvernement, en 2008, la grippe classique aurait touché quatre millions de personnes, et tué 3.500 d’entre elles, principalement des personnes âgées. Mais d’après certains experts, jusqu’à vingt millions de personnes pourraient être touchés en France par la grippe A, soit cinq fois plus que lors d’une épidémie de grippe classique.

A la faveur des déplacements estivaux, les contaminations commencent à se répandre comme une traînée de poudre dans les pays voisins (Grande-Bretagne, Espagne), et un pic est attendu en France pour la rentrée. Une situation qui « nous mettrait face à un véritable problème de santé publique », a donc insisté la ministre de la Santé qui veille sur ses réserves de masques et d’antiviraux dont une partie ont atteint la date de péremption. Au point de boucler le territoire et d’adopter les mesures de confinement envisagées en cas de pandémie ? Non, répond l’urgentiste Patrick Pelloux : « une personne est contagieuse pendant cinq jours avant que les symptômes ne se déclarent, alors à moins de bloquer tout le pays à un instant T, ce qui est impossible, on ne pourra plus freiner la pandémie. Le gouvernement joue la grande peur, et dira ensuite que le pire a été évité grâce à ces mesures inutiles. »

LA COMPTABILISATION DES CAS INDIVIDUELS SUSPENDUE EN FRANCE

Du côté des médecins généralistes, à qui revient depuis jeudi dernier la charge d’accueillir les patients atteints de la grippe A, même si on pointe les risques courus « comme pour n’importe quelle grippe » pour les nourrissons, les femmes enceintes ou les personnes malades ou âgées, le son de cloche reste identique. « Je ne veux pas sous-estimer le drame pour les familles s’il y a des morts, mais en termes épidémiologiques, cela ne représente pas grand chose », expose Philippe Foucras, médecin généraliste et président du Formindep, un collectif fondé en 2003 « pour une formation médicale indépendante au service des seuls professionnels de santé et des patients ». Pour lui, la communication autour de la grippe A « obéit plus à un impératif économique, celui de rassurer l’opinion publique, qu’à un impératif de santé publique ». D’ailleurs, depuis une semaine, l’Institut national de veille sanitaire a décidé de suspendre la comptabilisation des cas individuels de grippe A, pour ne plus émettre de bilans que sur les cas groupés (en colonies de vacances par exemple).

« S’il y avait un danger réel, c’est pour les hôpitaux publics qu’il faut agir, et tout de suite : la situation y est catastrophique et les fermetures de lits pires d’années en années, renchérit le docteur Patrick Pelloux. Comment comprendre que l’État consacre autant d’argent au vaccin alors que les hôpitaux sont justement en déficit d’un milliard d’euros ? »

Anne Roy

Publié dans Société Politique

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