Films engagés : la révolution en marche du cinéma français

Publié le par jack palmer


'Nulle part, terre promise' (DR).

« Welcome », de Philippe Lioret. « La Journée de la jupe », avec Isabelle « mon éternel retour » Adjani. « Nulle part terre promise » d'Emmanuel Finkiel... Les films français à haute teneur politique et sociale se bousculent sur les écrans. Signe d'un bouleversement dans la production ou hasard de calendrier ?

Habitué aux succès commerciaux (« Mademoiselle », « Je vais bien ne t'en fais pas »), Philippe Lioret va connaître son plus important triomphe au box-office avec « Welcome », d'ores et déjà plébiscité par 600 000 spectateurs en deux semaines d'exploitation.

Bénéficiant d'un incontestable « effet Besson », ministre en crise mais excellent attaché de presse, le film, porté par Vincent Lindon, rappelle, s'il en était besoin, que le « grand public » sait apprécier autre chose que les bluettes sans conséquences.

Les leçons de « Welcome »

Les « décideurs », en premier lieu les grands argentiers des chaînes de télévision, incontournables dans le financement du cinéma national, en sont-ils convaincus ? Pas sûr.

Philippe Lioret, lui-même, ne nourrit guère d'illusions. « Welcome » a été financé sans problèmes ? Soit, mais la qualité du scénario et sa puissance polémique n'y sont pas pour grand chose. Lioret : 

  « Welcome » est un film cher, avec onze semaines de tournages, des scènes compliquées. Mais je bénéficie de mes succès antérieurs. Les gens des chaînes de télévision se disent « il a le truc, laissons faire ». Et j'en profite... »

D'autres cinéastes, moins connus et ne comptant pas un acteur « bankable » dans leur casting, ne connaîtraient évidemment pas le même sort. Il y a fort à parier qu'un script équivalent, sans Lioret ni Lindon en tête d'affiche, n'aurait jamais trouvé preneur.

La preuve, en forme d'ironie de l'histoire. Il y a quelques années, Philippe Lioret comptait adapter un livre de son ami Olivier Adam, « A l'abri de rien », déjà consacré aux clandestins de Calais. Problème :  les droits appartenaient à l'un de ses confrères, Jean-Pierre Améris. Ce dernier, moins couronné de succès que Lioret, n'est jamais parvenu à financer le film pour le cinéma. Sa fiction, rebaptisée « Maman est folle », est finalement devenue un... téléfilm.

Le triomphe public de « Welcome », venant après quelques autres (entre autres, « La Graine et le mulet », d'Abdelatif Kechiche et « Entre les murs », de Laurent Cantet), va-t-il enfin persuader les décideurs qu'ils ne risquent pas grand-chose en produisant plus souvent des films moins formatés (et moins coûteux) que les énormes comédies dites populaires, dont le récent (et affligeant) « Coco » est le dernier symptôme ?

Car pour un « Coco » qui marche, si l'on ose dire, combien de comédies onéreuses qui ne rapportent pas un euro lors de leur exploitation en salles ?

L'activisme du Club des 13 l'an passé, tirant trois fois plutôt qu'une la sonnette d'alarme au sujet du conformisme dans la production, sera-t-il suivi d'effets, après l'accueil plutôt favorable des autorités compétentes ? A suivre, mais l'exemple « Welcome » rappelle que les films du « milieu » (exigeants et populaires) ne sont pas seulement (parfois) de bons films, mais aussi (souvent) de bonnes affaires commerciales. Aucune raison, donc, de ne pas les financer.

La télévision, une issue ?

C'est un des grands paradoxes de la production. Alors qu'elles font souvent preuve de frilosité quand il s'agit de financer des films de cinéma sortant des normes, les chaînes de télévision (le service public, et surtout Arte et Canal +) semblent plus audacieuses quand il s'agit de produire des téléfilms singuliers...

 

 
Et aussi...
Depuis le début de l'année 2009, l'actualité cinéma est riche en films divers et passionnants. À côté des inévitables américains (« Gran Torino », d'Eastwood, « Milk », de Gus Van Sant, « Les Noces rebelles », de Sam Mendes...) et des mastodontes inspirés du cinéma français (« Welcome », de Lioret ;  « La Fille du RER », de Téchiné), quatre fictions méritent le détour :  l'incroyable « Tokyo Sonata », de Kiyoshi Kurosawa, portrait acide du Japon contemporain. Le très beau « 24 City », de Jia Zhang-ke, témoignage rude sur les mutations de la Chine contemporaine. Ou encore, rayon français, « 35 Rhums », de Claire Denis et « Un chat un chat » de Sophie Fillières (avec Chiara Mastroianni), comédie futée et inventive qui ne ressemble à rien de connu dans la production nationale. Tous ces films, pour l'heure, sont encore à l'affiche...

« La Journée de la jupe », de Jean-Paul Lillienfeld, a ainsi été produit par et pour la télévision, avant de connaître une sortie dans les salles.

Quoi que l'on pense du (télé)film (à mon sens, aussi faible sur le fond que sur la forme, mais c'est un autre sujet), l'opération est rentable pour tout le monde. Arte réalise un carton à l'audimat, la fiction est vue par un nombre bien plus important de spectateurs (2 millions) que si elle était sortie « simplement » en salles et le débat qui accompagne sa diffusion (grandeurs et misères de l'école de la République) est évidemment digne d'intérêt.

Et « La Journée de la jupe » n'est pas un cas isolé. Alors que le cinéma français, à quelques heureuses exceptions près, peine à aborder les sujets qui fâchent (pages sombres de l'histoire nationale, sujets en prise avec les blessures de l'époque), la télévision, à la surprise générale, prend parfois des risques.

Ainsi, récemment, « L'Ecole du pouvoir » de Raoul Peck sur Canal + (la promotion Voltaire de l'ENA et les désillusions des années post-1981) ou « La Cagoule », de Marcel Bluwal sur France 3 (les années 30 et la montée du fascisme), ont stimulé nos écrans cathodiques.

Et ce n'est qu'un début. Arte diffusera le 24 avril, « Une femme à abattre », stimulante fiction signée Olivier Langlois (avec Mélanie Doutey) revenant sur l'assassinat à Moscou d'Anna Politkovskaïa.

Côté Canal, où sous l'impulsion de Fabrice de la Patellière (directeur de l'unité fiction) le téléfilm a gagné ses vraies lettres de noblesse, des projets passionnants s'amoncellent. Après la Gestapo française, l'affaire du Rainbow Warrior ou le SAC, la chaîne développe actuellement des fictions consacrées à Maurice Papon, l'affaire Yann Piat ou encore l'itinéraire du terroriste Carlos.

Aux manettes de ce dernier (télé)film, un... cinéaste :  Olivier Assayas, qui va tourner trois films d'une heure et demie chacun. Un projet coûteux (estimé à douze millions d'euros), mais qu'il n'aurait jamais pu mener à bien sur une telle longueur (et à un tel prix) pour le grand écran. Fabrice de la Patellière : 

« Les produits télé sont “déringardisés”. Il y a cinq ans encore, leur image était si négative que l'on avait du mal à attirer les réalisateurs de cinéma. Désormais, il n'y a plus de réticences. Les scénaristes et les cinéastes ont très bien compris qu'ils pouvaient bénéficier d'une vraie liberté en travaillant pour nous. »

Sortir de tous les sentiers battus

Un film du « centre » qui cartonne, un (télé)film sociétal qui confirme la relative audace des chaînes de télé ambitieuses... Mais ailleurs ? Dans les marges ? Quel espace pour les cinéastes qui bossent hors des normes et ne respectent aucune des règles de l'industrie (scripts en béton, acteurs consacrés etc.) ?

Dans une économie marginale, certains poursuivent leur chemin et, très loin des snobismes de l'auteurisme officiel, signent des films rares.

Cas d'école, Emmanuel Finkiel qui, une petite dizaine d'années après « Voyages », revient avec « Nulle part terre promise », film où le projet esthétique est indissociable de la réalité sociale et politique mise en scène.

Autour de trois personnages principaux (une étudiante, un cadre « gérant » des restructurations industrielles, un Kurde sans papiers), Finkiel met en scène, sans aucun didactisme, les contradictions et les fractures de l'Europe d'aujourd'hui.

Presque pas de dialogues dans le film, mais une description ultra-sensible du monde comme il va (mal) où, par la seule force du cinéma (mise en scène, découpage, montage), le réalisateur donne à voir...

Avec ses comédiens, la plupart non professionnels, son art du cadre et de la composition, Finkiel entraîne dans un récit composite qui, à sa manière (libre et radicale), raconte son époque avec une puissance évocatrice dont sont dépourvus la plupart des films d'aujourd'hui.

Tant mal que bien, ce cinéma-là continue d'exister. Espérons, pour longtemps.

Publié dans Société Politique

Commenter cet article