Dans la capitale, une journée monstre

Publié le par jack palmer

Des chômeurs, des étudiants trapézistes, des précieuses volontairement ridicules,… Quelques instantanés décalés, en texte et images, de la manifestation parisienne.

13h40. Place de la République. Le collectif Sauvons les Riches arrive en carrosse

Redingotes, voilettes, cigares et distribution de faux billets, pour dénoncer les inégalités. Un groupe de jeunes gens, issus des Verts ou du collectif Jeudi Noir, ont organisé cette initiative proche du concept de « la manif de droite ».

Ils prennent des poses précieuses devant les objectifs, parlent comme des bourges, des costumes de richards d’opérette sur le dos. « Tenez, voilà 2000 eurôôs pour vous », soupire l’une d’en eux, biftons photocopiés en main, assise dans une carrosse sur laquelle est marquée : « Je suis riche mais je me soigne ».

« Ce qui nous a donné l’idée de cette initiative, c’est le mouvement en Guadeloupe et la déclaration du publicitaire Jacques Séguéla, qui a dit « si on a pas de Rolex à 50 ans, c’est qu’on a raté sa vie », explique Lionel. Il prône « la castration fiscale » : « Comme l’a préconisé Obama, au-delà de 30 000 euros par moi, on coupe tout ce qui dépasse ! ». Et dénonce « la course à l’ostentatoire » et le fait que, pour certains, montres et voitures deviennent « des problèmes existentiels ». Dans le carrosse, il y a aussi Manu, un chapeau trop petit sur le crâne.

De sa poche intérieure dépasse l’hebdomadaire Valeurs Actuelles. « C’est le journâââl des gens comme nous », déclame-t-il, avant d’ajouter en aparté, « j’avoue qu’on a beaucoup hésité entre ça et Le Point ».

14h20. Boulevard Saint-Martin. Quelques citations pour la route. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. La Boétie. » Fatima, la quarantaine, est venue avec, dans le dos, cette phrase marquée sur un carton. En dessous, il y a écrit en plus petit le bouquin où elle l’a trouvée : « La Servitude volontaire ». « C’est pour pousser les gens à aller vers ce livre, explique-t-elle. Moi je lis beaucoup, et je trouve que les gens lisent de moins en moins. C’est con, c’est utile de lire par les temps qui courent. »

Fatima est au chômage, et ne veut pas en parler. Par contre, elle aimerait bien savoir s’il y a plus ou moins de monde à cette manif qu’à celle du 29 janvier. « A première vue, j’ai l’impression qu’il y en a moins. » Elle estime qu’il aurait fallu allez plus loin après le mouvement de janvier, « porter nos revendications jusqu’à l’Elysée ! »

Autour de cette quadra qui a grandi en banlieue parisienne, quelques amis sont ont aussi venus avec des citations sur le dos. « Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer le changement. Noam Chomsky. » ou encore « Poètes, vos papiers. Léo Ferré. » L’un d’entre eux n’a pas repiqué une phrase de penseur, optant plutôt pour une bonne grosse vanne : « Zohra [la fille de Rachida Dati], papa est dans la rue ! »

14h30. Place de la République. Devant une banderole "La France, c’est pas Neuilly", les salariés de Manpower tentent de se frayer un passage. Venus de Besançon, ils sont en première ligne des saignées sur l’emploi. "L’interim a baissé de 50%. On voit arriver tous les licenciés de la région. C’est assez effrayant. Et c’est les intérimaires qui sont en premier jetés dehors. On se bat pour qu’il y ait plus de CDI mais le temporaire est une activité fourre-tout.", explique Vincent, syndiqué à la CGT. Son statut lui a d’ailleurs valu quelques discriminations. "Soit on ne m’envoyait plus en mission soit il s’agissait de missions de piètre qualité. C’est pour ça que j’ai entamé un procès au prudhommes,que j’ai d’ailleurs gagné".

Un peu plus loin, Farid a du mal à écouler ses sandwichs. Ce retraité, présent sur toutes les manifestations, déplore le nombre de vendeurs qui ont investi la Place. A quelques pas de là, Mamadou, travailleur sans-papiers en grève depuis septembre, tend sa caisse de solidarité aux manifestants : "Ça marche bien et c’est le seul moyen qu’on a pour pouvoir financer la grève". Il travaille dans la restauration chez Adecco.

Boulevard du Temple, les badges du LKP guadeloupéen se vendent bien. Preuve que la grève antillaise a marqué les esprits. Certains cumulent les signes distinctifs : bonnets phrygiens, autocollants de différents syndicats. "Signe d’unité", selon le jeune homme.

15h30. Devant le Cirque d’Hiver. Le cortège de l’Agence France-Presse marche en rang serré. "Le PDG a annoncé une dizaine de licenciements pour l’instant. Il veut changer les statuts. L’AFP va devenir une société anonyme à capitaux publics sous l’égide de la Caisse des Dépôts à priori. On essaye de nous brader à des fins capitalistes alors que l’information est d’utilité publique. Nous amenons l’information à travers le monde, les journalistes peuvent travailler grâce à nous."

Sur le Boulevard des Filles du Calvaire, la CNL a pris place pour continuer à sensibiliser sur la loi Boutin malgré le vote de l’Assemblée Nationale en février. Michel qui représente l’association pour le Val-de-Marne explique que "les salariés qui défilent aujourd’hui sont aussi des locataires. Aujourd’hui la plupart d’entre eux dépensent un tiers de leur salaire dans le loyer." A quelques mètres de là, des étudiants en STAPS grimpent sur un échafaudage. Moins d’une minute aura suffit pour qu’ils se retrouvent sur le balcon du quatrième étage d’un immeuble. La voisine du dessus regarde avec étonnement mais les encourage. Quelques minutes plus tard, la banderole est déployée. Ils réclament que la culture et l’intelligence remplacent le mépris face à la destruction du service public de l’éducation. Emile, retraité, distribue des tracts à quelques mètres et ne peut s’empêcher de sourire : « les jeunes ont raison de se battre. »

14h45. Boulevard du Temple. Les STAPS passent. Un cortège compact avance, composé d’hommes et de femmes en tee-shirt blanc. Ce sont tous des profs d’éducation physique. Hervé Mazzoti, formateur à l’UFR d’Orsay, raconte les inquiétudes de sa profession. « Depuis quatre ans, nous sommes passés de 1200 à 400 places par an au concours, ce n’est plus tenable », estime ce délégué SNEP. « Par ailleurs, la réforme de la masterisation va sérieusement changer les règles du jeu. La 5e année, où les jeunes recrues alternaient entre un demi-poste, en compagnie d’un conseiller pédagogique et des cours, va être supprimé. Cela va entraîner un manque de formation et de mise en situation. »

Hervé défend l’importance de l’éducation physique à l’école. « Au-delà des questions de santé, de nombreux rapports ont prouvé que le sport est un moyen important de socialisation et de formation au collectif, et donc à la citoyenneté. » En cours d’EPS, les élèves ont un rapport différent aux autres, par rapport au autres cours. Ils ne peuvent pas cacher leur personnalité », juge Hervé. Avant de partir, il lâche avec ironie, « je me rappelle d’un discours de Sarkozy, au moment de la présidentielle, où il soulignait l’importance du sport… »

15h25. Croisement boulevard du Temple-place de la République. La caravane rappe. « Je ne crois plus en votre messie/Mais oui, je vois votre réalité/Celle du profit. » Gans, c’est son nom de scène, a 21 ans. Juché sur une grande remorque, il crie ses rimes au micro à l’attention des manifestants. Certains passent, d’autres s’arrêtent et bougent la tête. A la fin de la chanson, passant le relais à un copain, il explique volontiers qui il est. « J’ai grandi dans le sud de la France, mais je bouge un peu partout, avec mon collectif, Les Enfants de la terre. Il a été créé en mai dernier, dans le cadre du forum Manifestation ultime », explique à toute vitesse le jeune homme. « Nous appelons à des alternatives à la politique actuelle, pour un meilleur accès au logement et une consommation différente. Globalement, on est à fond pour la décroissance. »

16h30. Boulevard Beaumarchais. Guy Bedos discute avec Daniel Cohn-Bendit. L’humoriste est dans la rue comme chez lui : « J’ai envie de pleurer de joie et d’émotion. J’ai le sentiment que le peuple est là et il a raison. Je gagne bien ma vie même si je ne suis pas milliardaire mais comme disait mon copain Jacques Brel : j’ai mal aux autres ». A quelques encablures de là, les Amis de la Commune ont investi un arrêt de bus. Claudine Rey, leur présidente, fait le lien entre les communards et « ce mouvement de révolte qui monte ». « La Commune est à la source de ces élans de colère. C’est grâce à eux que nous sommes en république.

Ils se sont battus pour le droit du travail, pour empêcher les expulsions. Ils sont morts pour ce combat. C’est ce vent qui a été semé qui se lève aujourd’hui », dit-elle non sans un brin de satisfaction.

Derrière elle, une pancarte surgit. Insolente allusion à l’augmentation qui marqua le début de mandat du tout nouvel occupant de l’Elysée : « + 172% : ensemble tout devient possible ». Aux abords de la place de la Bastille, une fillette de 6 ans profitent des épaules de sa mère. Dans son dos, une pancarte : « La France est mon pays. Mon avenir est à crédit. Mon avenir n’est plus ici. Merci Sarkozy et ses amis. »

Comme à chaque mouvement de ce type, des jeunes ont investi la colonne de la Bastille.

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Ils sautent fièrement au-dessus de la plaque à la gloire des citoyens français qui se sont battus pour la défense des libertés publiques. »

Avenue Daumesnil. Un atelier de maquillage clandestin s’improvise. Des figures de clowns se dessinent. L’un d’eux porte un t-shirt « je vis donc je suis terroriste ». Mieux vaut rire de la situation donc. C’est également l’option pris par un cinquantenaire qui a juxtaposé de »ux photos sur du carton. La première représente Laurel et Hardy, en noir et blanc. La seconde, en dessous, est une photo de Nicolas Sarkozy et Xavier Bertrand, en couleur. Les expressions sont les mêmes. « Ils nous prennent pour des guignols mais les rigolos ce sont eux. Regardez tous les gens qui sont descendus dans la rue, voilà le rapport de force. »

La manifestation parisienne n’est qu’une étape du périple. « Nous sommes passé par Toulouse, Lyon et Bagnolet. Puis, le camion nous a lâché… Comme on fait tout ça sans financement, on est un peu en galère. Mais c’est pas grave, on va continué, en train ou à pied ! », conclut Gans.

17h30. croisement rue Saint-Gilles-boulevard Beaumarchais. Soutiens aux étudiants tunisiens en grève de la faim.

Rania, 25 ans, tient un écriteau en arabe. Un ami tient le même en français : "Cinq jeunes étudiants tunisiens continuent leur grève de la faim pour exiger leur réintégration à la l’université de Tunis dont ils ont été exclus pour leur activités syndicales." Anis, 32 ans, est un ex-secrétaire générale de l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET). Il lance : "A présent, dans les facs tunisiennes, les conseils de discipline servent de relais à la censure gouvernementale. Et parfois, c’est la double peine : des militants sont virer de la fac avant d’écoper de poursuites judiciaires." Il poursuit : "tant qu’il n’y aura pas de liberté syndicale et politique en Tunise, tout les prétextes seront bons pour emprisonner les gens." Selon Rania, l’état de santé des cinq grévistes devient alarmant : "Des hémorragies internes et des problèmes urinaires ont déjà été diagnostiqués, cela fait 37 jours qu’ils ne s’alimentent plus.

Rania, arrivée en France il y a six mois pour suivre des études de sociologie, découvre avec joie le mouvement social en France. "J’ai sous les yeux une France militante, qui se bouge."

17h30. Boulevard Diderot. Un sans-abri hagard observe le défilé. Assis sur le rebord du trottoir, il lâche entre deux bouffées : « Ils ont raison de défiler. J’espère qu’ils pensent aux gens comme moi ». Il frotte sa barbe hirsute et accueille volontiers l’euro que lui donne un manifestant. Une discussion s’entame mais est vite écourtée par un mélange de malaise et de timidité. A l’approche de la place de la Nation, les bancs sont pris d’assaut. Ereintée, une femme entame une barquette de frites. A l’angle de la rue de Reuilly et du boulevard Diderot, la tête de Sarkozy est ensanglantée. Elle chancelle au bout d’une pique. En hauteur, un homme, aux faux airs de Chuck Norris, est habillé en cow-boy. Colt, chapeau. Il brandit une pancarte : « Trader, l’homme qui voulait du fric plus vite que son ombre ».

18h30. Place de la Nation. Des pique-niques sauvages s’improvisent autour de Marianne. Arsen, du collectif Continuité LKP, « l’extension du mouvement guadeloupéen en métropole » est fier de voir la portée de la grève antillaise ici. « Cela prouve qu’il y a une continuité territoriale entre les mouvements. Par le passé, les luttes se sont terminées dans le sang. Ce ne sont pas juste des revendications salariales que nous portons. Mais un véritable projet de société. Le gouvernement français s’est comporté comme un Etat colonial mais, ici, nous avons réussi à mobiliser la société civile et c’est fort. »

Récit : Lina Sankari, Mehdi Fikri
Reportage photos Joël Lumien

Publié dans Plan de relance du PCF

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