Une crise par pertes… et profits

Publié le par jack palmer



En pleine crise, les profits, pour certains, continuent de plus belle. Dans l’Humanité de jeudi, notre série Face à la crise. Sanofi, Danone, Peugeot,… Ce que cachent les résultats annoncés, ou anticipés.

Lire ici, le décryptage des déboires savamment calculés d’Euronext, le numéro un mondial des Bourses.

Dans un secteur désormais totalement dérégulé, à rebours des exigences de transparence, NYSE-Euronext argue de la concurrence pour justifier une restructuration de grande ampleur.


On connaît la chanson. Quand Wall Street éternue, c’est le Palais Brongniart qui s’enrhume. Mais la proverbiale sagesse des traders ne nous dit rien de la situation actuelle : quand la Bourse de New York frappe à la porte de l’hosto, celle de Paris finit-elle comme condamnée aux soins palliatifs ? Chiffres « catastrophiques », valorisation boursière qui « s’effondre », comptes « dans le rouge »… La presse économique et financière ne lésine pas pour qualifier les résultats publiés lundi matin de NYSE Euronext en 2008. C’est la « grosse déprime », nous serine-t-on, pour le mastodonte mondial résultant du mariage, en 2007, entre la Bourse de New York (New York Stock Exchange, NYSE) et l’opérateur paneuropéen ayant fusionné, quelques années auparavant, les Bourses de Paris, de Lisbonne, d’Amsterdam et de Bruxelles. Par le biais d’une simple écriture comptable, le numéro un mondial des Bourses, qui compte parmi ses actionnaires plusieurs gros fonds spéculatifs immatriculés aux îles Caïman (les fameux hedge funds Atticus et TCI) ainsi que les grandes banques américaines et européennes, vient de transformer des profits confortables en pertes net : avec une colossale dépréciation d’actifs, correspondant à une provision de 1,6 milliard de dollars, calculée au quatrième trimestre à partir de la baisse des valorisations boursières dans le contexte de la crise financière, NYSE Euronext subirait, selon les règles comptables de référence aux États-Unis, une perte net de 738 millions de dollars.

En vérité, quand, derrière les gros titres, les résultats sont présentés sous une forme plus proche des normes de la comptabilité internationale, l’entreprise affiche de considérables profits net : + 763 millions de dollars, dans la droite ligne des bénéfices engrangés pendant toute l’année 2008. Lequel de ces deux chiffres diamétralement opposés prendre en considération ? Duncan L. Niederauer, directeur général de NYSE Euronext, dissipe lui-même l’écran de fumée : « Cette provision constitue plus un révélateur sur la psychologie des marchés à l’heure actuelle qu’un indicateur des perspectives de croissance de l’industrie boursière », considère-t-il. Avant de lâcher cette précision capitale : son groupe a encore les moyens de verser un dividende trimestriel de 0,30 dollar par action.

Quand le doigt montre le plan social…

Pour NYSE-Euronext, ces résultats « catastrophiques » tombent à pic. Depuis plusieurs mois, le géant boursier transatlantique a engagé une « restructuration » de grande ampleur, sans aucune justification économique sérieuse. Aux États-Unis, la Bourse vient de procéder à la suppression de 235 emplois par le biais de départs volontaires et de retraites anticipées. En Europe, où un plan visant à éliminer 200 salariés a été annoncé en octobre dernier, Euronext ne prend pas du tout de gants (licenciements économiques purs et simples, doublés d’une nouvelle vague d’externalisation) : à Paris et dans le reste du pays où la Bourse dispose encore d’antennes régionales avec des commerciaux, plus d’un quart des effectifs risquent, selon le projet de plan remis aux syndicats en novembre, de disparaître. Une centaine de salariés seraient évincés dans la filiale de droit français qui demeure, malgré l’indifférence manifestée jusqu’ici par le gouvernement, une institution financière spécialisée (IFS).

Ce statut très particulier, qui ne concerne que très peu d’établissements du secteur financier, signifie que l’État confie une « mission permanente d’intérêt public » et qu’il a la possibilité de nommer un commissaire le représentant au conseil d’administration. Las ! Les pouvoirs publics laissent faire depuis des années et, au terme de cette nouvelle « réorganisation », le nombre de salariés d’Euronext Paris sera, au gré des différentes opérations dites, non sans un cruel paradoxe, « de consolidation », passé de 650 à 300.

« On ne va pas faire pleurer la France sur le sort d’une centaine de salariés d’Euronext, observe Pascal Schteyer, délégué CGT d’Euronext Paris. Mais au-delà de nos emplois, c’est le nœud du marché boursier français qu’on est en train de défaire. Et derrière nous, tous les emplois dans les métiers de l’intermédiation, du courtage, des agents commerciaux risquent de partir à Londres ou à New York… Demain, si on tue à petit feu la Bourse de Paris comme on a tué celle de Bruxelles, qui est devenue une place financière fantôme avec des locaux opérationnels quasiment vides, les vendeurs ou les acheteurs vont devoir passer par Londres pour venir sur le marché français. À l’époque du mariage avec NYSE, on a cru au potentiel d’essor économique. Et aujourd’hui, on déchante sévèrement : la fusion a constitué la première étape de l’aspiration de la Bourse de Paris de l’autre côté de l’Atlantique ou de la Manche. »

…les syndicats voient aussi la délocalisation

La direction dément tout projet de délocalisation. Selon elle, son objectif est simplement de « maintenir ses positions » dans un contexte nouveau de « compétitivité » depuis l’entrée en vigueur, fin 2007, de la directive européenne sur les marchés d’instruments financiers (MIF) qui libéralise le secteur, supprime la règle de la concentration des ordres boursiers et organise la mise en concurrence des ex-opérateurs historiques en situation de monopole avec les plates-formes privées de négociation.

Aux syndicats, les dirigeants ont expliqué qu’il fallait « rééquilibrer les forces là où il y a du potentiel », se concentrer sur les centres financiers comme la City à Londres et abandonner la « veuve de Carpentras », icône du petit épargnant français qui boursicote une fois ou deux par an… Alors qu’Euronext Paris affichait, fin octobre, au cœur de la tempête boursière, un taux de marge de rentabilité proprement inouï (+ 56 %), largement au-dessus des résultats des autres opérateurs du groupe et, plus globalement, des autres sociétés cotées en Europe ou aux États-Unis, le management du groupe applique un principe tout aussi extraordinaire pour améliorer sa compétitivité : plus les profits sont élevés, plus le plan social est rude !

Dans un rapport, remis fin janvier au comité d’entreprise d’Euronext Paris, et que l’Humanité s’est procuré, les experts de CE-Consultant révèlent l’absurdité économique de cette saignée sociale : selon eux, les profits de 2007 ont été totalement distribués l’année dernière et « les dividendes perçus en 2008 représentent 31 fois l’économie de salaires net du présent plan de restructuration ». Pour les syndicats, la concurrence avec les plates-formes alternatives comme Chi-X ou Turquoise devrait conduire à rebours du projet en phase d’examen, à renforcer les effectifs : malgré une baisse brutale au mois de janvier, les volumes de transactions effectivement traités par les Bourses ont énormément augmenté depuis 2004.

Selon la contre-expertise réalisée pour les syndicats, « les places boursières de Francfort et de Londres ont déjà annoncé des prévisions d’activité supérieures en 2009 à celles de 2008, signe évident que les autres acteurs historiques se sentent en mesure de juguler la concurrence des nouveaux opérateurs ».

À contresens de la « transparence »

Alors que, dans son discours de Toulon, fin septembre, le président de la République prétendait vouloir « s’attaquer au problème de l’opacité des transactions » et que, depuis, il passe son temps à énumérer les méfaits du modèle financiarisé à l’anglo-saxonne, l’État se contente, dans le même temps, d’observer le démantèlement du cœur de la place financière parisienne et la concentration à Londres de ses principales activités. Derrière les envolées sur la « moralisation » du capitalisme, Nicolas Sarkozy qui, pendant la présidence française de l’Union, avait les moyens de revenir sur la libéralisation européenne du secteur, a laissé passer l’occasion, contribuant en cela à la dispersion de la liquidité et à une régulation affaiblie des marchés financiers. « Euronext, c’est un marché organisé, contrôlé, expertisé, avec une certaine transparence, explique Pascal Schteyer. On a des salariés qui passent leur temps à contrôler ce qui se passe sur les marchés, à déceler les abus éventuels. Cela devrait être l’exemple à suivre dans la crise. Or, on va vers un système d’éclatement et de fragmentation : on veut plus de concurrence, mais ça va être beaucoup plus difficile à maîtriser. »

Thomas Lemahieu

Publié dans Plan de relance du PCF

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