Les services publics dans la tempête

Publié le par jack palmer

Landes .

Pendant dix jours, les victimes de la tempête Klaus ont pu mesurer l’utilité d’un service public de proximité de plus en plus rogné depuis 1999.

Reportage.

Mont-de-Marsan (Landes), envoyée spéciale.

Il est 6 heures au siège d’ERDF (Électricité réseau distribution France) filiale de distribution d’EDF. Les techniciens arrivent peu à peu en bleu de travail. Les traits tirés, certains ont arrêté les réparations à 2 heures ce matin. Avant de reprendre, un agent fume sa cigarette. Pour lui, les huit jours annoncés par Sarkozy pour rétablir le réseau sont une aberration : « On est habitués à faire ce travail. Je peux affirmer que ça prendra des mois. On ne peut pas être partout. On est une vingtaine par secteur, il faudrait être 10 000 pour tout réparer. » Un autre agent, Michel Darmendrail, responsable CGT Sud Landes Aquitaine, acquiesce : « Nous n’avons aucune marge de manoeuvre. Avant, les agents avaient une connaissance géographique et technique des réseaux. Depuis la fermeture de l’agence EDF à Mont-de-Marsan en 2007, nous n’avons plus les compétences pour l’exploitation et la conduite des installations. » En ce jeudi 29 janvier, journée de mobilisation sociale décisive, le mot d’ordre lancé par la CGT Énergie, « En grève mais au travail », marquait une solidarité active avec les sinistrés, démontrant la nécessité d’un service public de qualité et dénoncant sa privatisation. »

« privilégier la sécurité de tous… »

De son côté, le directeur territorial Aquitaine d’ERDF Michel Tranier justifie le retard pris pour les réparations : « Il reste 30 000 foyers privés d’électricité. La semaine prochaine, 90 % des foyers devraient l’avoir. Il nous a fallu quelques jours pour organiser le système. On a préféré privilégier la sécurité de tous… » Quant à la suppression des centres locaux, le directeur est formel : « Les 2 000 personnes qui étaient en permanence dans les Landes n’auraient pas changé grand-chose. » Pour Maxime Dodon, retraité d’EDF depuis 2005 et membre du PCF, ces 2 000 personnes auraient au contraire tout changé… Présent à la manifestation unitaire du 29 janvier, il insiste sur la nécessité des services publics lors des catastrophes : « Après la tempête de 1999, on était 150 agents à Mont-de-Marsan. Les choses sont allées très vite. Aujourd’hui, ils sont 40. Des sites comme Saint-Sever, Roquefort, Hagetmau ou Tartas ont été fermés. À Morcenx, Parentis et Dax, les agents travaillent à flux tendus. Ils font venir des milliers d’agents en renfort mais personne ne les encadre. » Et d’ajouter impuissant et scandalisé : « Dans mon village, j’ai proposé de former une équipe. Je sais si les lignes sont sous tension. J’aurais pu aider si le maire n’avait pas été obligé d’attendre une autorisation de la préfecture… »

Grâce aux bénévoles et aux communaux…

Beaucoup de maires reprochent à la préfecture et à l’État un manque de moyens et d’organisation. Et, à chaque fois, le manque criant de services de proximité revient comme un adage. Stéphane Delpeyrat, maire (PS) de Saint-Aubin, ne cache pas sa colère : « Rien n’est rétabli depuis samedi. Grâce aux bénévoles et aux employés communaux, nous avons tout dégagé en prenant des risques. Au bout de quatre jours, une partie du bourg a été alimentée en électricité. Mais j’ai commandé deux groupes électrogènes à Toulouse et j’enverrai la facture à la préfecture. » Lui aussi atteste du démantèlement des sites EDF et déplore le départ des 47 agents de Tartas à Bayonne et Bordeaux. Selon lui, l’entreprise cherche à reconvertir les techniciens en commerciaux pour réduire les coûts : « Chaque entreprise ERDF assure sa rentabilité. Tout est logique de concurrence au détriment des personnes. » Même constat encore du côté de Philippe Ducène, président UMP du Syndicat d’électrification de la Dordogne, qui, dans un entretien paru dans Sud-Ouest le 28 janvier, fustige le manque d’investissement dans le public : « Si l’effort d’investissement avait été maintenu au niveau de celui enregistré au début des années 1990, si EDF avait fait de la sécurisation des lignes une priorité absolue, la tempête n’aurait pas créé un tel chaos dans les campagnes. » Et de poursuivre : « Les gens ne comprennent pas qu’une entreprise comme EDF investisse des dizaines de milliards d’euros pour financer des acquisitions pas toujours heureuses à l’étranger et ne consacre pas l’argent nécessaire à la protection des réseaux nationaux. »

À une trentaine de kilomètres de Mont-de-Marsan, entre le village de Lesgor et celui de Carcen-Ponson, la forêt n’est plus. Décapités ou déracinés, ces hauts pins maritimes ressemblent parfois à une plantation de crayons mal taillés, parfois à un champ de bataille. Sur le bord des petites routes, au milieu des bois communaux, les arbres se sont effondrés emportant avec eux les lignes et poteaux électriques. Cinq jours après la tempête, en plein soleil, un groupe de sept techniciens, venus de Blois, tendent les câbles en les accrochant à un pin brisé. En haut d’une échelle, l’un d’entre eux tire de toutes ses forces. Les visages fatigués, en sueur, ils travaillent sur cette route depuis près de quatre heures. « Partout, c’est du provisoire. On fait ce qu’on peut, dans l’urgence, pour dépanner », explique l’un d’eux. Le dépannage dure donc depuis trois jours, à coups de douze à quinze heures par jour.

Dans le hall de la petite mairie de Carcen-Ponson (600 habitants), le pompier Jacques Dupin vient faire le point avec les élus. Ce chef du centre de secours de Tartas gère une équipe de dix-neuf pompiers volontaires. « Notre boulot consiste à déblayer les routes, bâcher les toitures, couper les arbres et libérer les voies pour les techniciens d’EDF. On fait aussi le tour des personnes âgées… » Sur le parking de la même mairie, Jean-Jacques Ducasse en uniforme GRDF (Gaz Réseau Distribution France), portable collé à l’oreille, se charge de la liaison entre collectivité locale et préfecture pour la gestion des groupes électrogènes dans chaque bourg. Il n’est guère surpris par la lenteur des réparations : « On a perdu deux jours de travail, le temps que tout se mette en place. Avec la politique d’EDF de suppression d’agences locales, il était impossible de trouver des agents qui connaissent le terrain pour aiguiller ceux qui viennent d’autres régions. » Jean-Jacques Ducasse, également syndiqué à la CGT, a fait grève le matin pour affirmer son opposition à la casse des services publics.

Plébiscite pour le service public

Jusqu’à cette journée fatale du samedi 24 janvier, les habitants du sud-ouest de la France ne soupçonnaient pas les capacités du service public français ou de ce qu’il en reste, à faire face à une telle catastrophe. Ainsi, dans un sondage CSA pour le journal Sud-Ouest, le plébiscite pour le service public est général : pour 78 % des personnes qui vivent dans un des départements sinistrés, les services publics qui sont intervenus sont jugés « efficaces » et les trois quarts estiment que les agents de l’État se sont montrés « soucieux des personnes les plus touchées ». Au niveau national, les sondés s’accordent aussi sur leur efficacité. À l’heure de la privatisation programmée des services publics et à l’heure des bouleversements climatiques, les Français seraient-ils en train de redécouvrir les bienfaits du public ?

Ixchel Delaporte

 

Tempête. Points de vue. Propos recueillis par I. D.

 

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