Jean luc Mélenchon; Front de gauche contre eurolibéralisme

Publié le par jack palmer

Pour Jean-Luc Mélenchon, dont le Parti de gauche tient son congrès la semaine prochaine, « un projet de rupture avec le capitalisme n’est pas compatible avec les traités européens en vigueur ».

L’année 2009 est pour vous celle de tous les dangers ?

Jean-Luc Mélenchon. Ce sera à coup

sûr une année terrible pour la France et pour le reste de l’Europe. Nous nous dirigeons à la fois vers une situation de tension sociale et économique sans précédent et vers une situation d’impuissance politique des gouvernements également sans précédent. Mais cette dernière résulte aussi de l’incapacité de la gauche à proposer une alternative.

Quel devrait être le rôle des partis politiques dans les mouvements sociaux tels que la journée du 29 janvier, qui semble une date déterminante pour la riposte ?

Jean-Luc Mélenchon. Il ne faut pas considérer le mouvement social comme un supplétif de l’action politique. Les partis doivent offrir une perspective politique aux actions. On entre plus difficilement dans la lutte quand celle-ci ne semble pas avoir de débouché politique. Le paysage est en train de bouger dans la mesure où les communistes et le Parti de gauche commencent à proposer une alternative qu’est le front de gauche, en rupture avec l’Europe libérale.

Mais au-delà du front uni pour les européennes, quel projet entendez-vous construire Die Linke à la française ?

Jean-Luc Mélenchon. Vous allez trop fort. Le front de gauche est inscrit dans une réalité politique, électorale, marquée par des rendez-vous. Un projet formulé dans le vide, sans tenir compte des étapes et des réalités politiques, serait sans issue. Quelle est la clé de la situation pour des gens qui croient à une transition démocratique ? Il faut d’abord vouloir une transition, si l’on se contente uniquement de la réformer à la marge…

Vous n’êtes pas un réformiste alors ?

Jean-Luc Mélenchon. Je n’accepte pas l’opposition révolutionnaire-réformiste. Se disent réformistes ceux qui veulent laisser entendre qu’ils ne toucheront à aucune des règles de base du capitalisme. Mais est-ce cela le réformisme ? Il existe des réformes radicales, comme, par exemple, constituer un pôle financier public en nationalisant toutes les banques. Il faut être en rupture avec le capitalisme. Pour que ce projet commence à prendre corps, il faut trouver les forces pour le porter. Ce projet-là n’est pas compatible avec les traités européens en vigueur. 80 % de nos lois sont transposées de directives européennes et 100 % de nos lois doivent être en accord avec les traités européens. Qui accepte ces derniers en accepte les conséquences nationales. C’est pourquoi ce n’est pas un acte artificiel que de dire que la constitution d’un front de gauche proposant une alternative à la situation actuelle en France commence par le refus du traité de Lisbonne. La domination sociale-libérale sur la gauche est un empêchement à la victoire de la gauche.

Comment entendez-vous renverser la domination sociale-libérale ?

Jean-Luc Mélenchon. Tout simplement en la battant sur le plan électoral. Le NPA (Nouveau Parti anticapitaliste, appelé à succéder à la LCR) répond qu’il n’y a pas d’urgence à l’élection européenne et qu’il n’est pas envisageable de gouverner avec les socialistes. Or, il n’est pas question de gouverner sous la domination des sociaux-libéraux. Donc, pour cela, l’opinion, les citoyens doivent intervenir. Et ils peuvent le faire dans le cadre des élections européennes. Nous ne connaissons pas d’autres manières de renverser la tendance que le suffrage universel. Le front de gauche a pour vocation de battre la droite et de passer en tête de toute la gauche. Pour y arriver, il n’y a pas mieux que le rassemblement de toute l’autre gauche. Un rassemblement le plus large possible inclut tous ceux qui ont refusé clairement le traité de Lisbonne. Je suis opposé à tout accord avec le PS aux européennes, puisqu’il réclame la ratification du traité de Lisbonne dans son programme.

Die Linke, parti de la gauche allemande né de la fusion entre le PDS, de tradition communiste, et des sociaux-démocrates de gauche, est une formule politique à laquelle vous vous référez souvent. Est-elle un modèle pour vous ?

Jean-Luc Mélenchon. Il faut s’en inspirer, en effet. Pas le recopier, car c’est impossible. S’en inspirer sur ce qui est transposable : la rupture avec la social-démocratie et la constitution d’un front. Die Linke a commencé par être un front et il n’est devenu un parti fusionné que parce que la loi électorale allemande lui en a fait obligation. Donc rompons pour notre part, affirmons notre indépendance à l’égard de la social-démocratie et formons un front qui soit une alternative gouvernementale, je dis bien gouvernementale. Le projet politique du front à terme doit être de constituer une majorité pour gouverner le pays.

L’élection de Martine Aubry au poste de première secrétaire du PS ne marque-t-elle pas, du moins dans la volonté des militants, une volonté d’ancrer le parti à gauche ?

Jean-Luc Mélenchon. Le PS est traversé de toutes sortes de courants et de tentations, avouées ou cachées. Mais je n’oublie pas qu’il est un parti de gauche. Et il n’y a pas une majorité de gauche possible dans ce pays sans le Parti socialiste. La question est de savoir sur quelle orientation. Or, celle qui l’a emporté actuellement est celle de l’alignement de sa politique et de son programme gouvernemental sur les orientations de la social-démocratie européenne, laquelle repose tout entière sur l’acceptation du traité de Lisbonne. Le courant de Martine Aubry est classiquement social-démocrate de centre gauche. J’en veux pour preuve sa première déclaration disant que le PS se situe à gauche, mais demeure réformiste et que, pour elle, l’Europe est un projet en soi. Le mot réformiste est utilisé pour signifier que l’on ne touchera pas au capitalisme et le mot Europe est un signal pour dire qu’elle reste dans le camp du « oui », avec la droite, au traité de Lisbonne.

Vous souhaitez construire une majorité de gauche qui inclut le Parti socialiste, mais comment, dans ce cas, ne plus subir la domination sociale-démocrate ?

Jean-Luc Mélenchon. Il n’y a que deux manières de déplacer le centre de gravité : par l’intérieur du PS en essayant de le faire évoluer, j’y ai consacré vingt ans de ma vie, pour quel résultat ! J’en tire la leçon. La seconde possibilité est de passer par le débat public et par l’arbitrage des électeurs. C’est au peuple français et aux électeurs de gauche de régler le problème. Si l’autre gauche part éparpillée sans un minimum de plate-forme commune, je comprends que, comme à la présidentielle, les électeurs de gauche lui tournent le dos. Mais à présent le front de gauche n’est plus un projet mais une réalité : c’est le PCF plus le PG. Une réalité insuffisante certes, mais on ne peut reprocher ni aux communistes ni à nous-mêmes de vouloir rester en tête-à-tête. Ceux qui formulent ce reproche peuvent nous rejoindre ! Mais on ne doit pas minorer que le front existe. C’est un point d’appui essentiel !

Au-delà du front, comment envisagez-vous vos rapports avec le PCF. À terme, ne rêvez-vous pas d’une OPA sur ce parti ?

Jean-Luc Mélenchon. Non. Les relations sont d’autant plus faciles que le Parti communiste choisit d’être le Parti communiste. Chacun reste dans son identité. Le PCF se réclame de l’histoire du communisme et la prolongation de cette histoire dans l’avenir. Nous, nous sommes dans une logique de république sociale et de parti creuset, qui se donne comme objectif de reformuler l’idéal de gauche. Nous ne sommes pas en compétition avec le PCF, pas plus qu’avec le NPA. Il faut savoir combiner identité et unité. Il ne faut lâcher ni l’un ni l’autre terme. On se comprend bien avec le PCF à ce sujet aussi.

Comment expliquez-vous que le NPA veuille jouer cavalier seul pour les européennes ?

Jean-Luc Mélenchon. La discussion n’est pas terminée entre eux sur cette question. Les camarades du NPA disent qu’ils veulent créer un parti révolutionnaire. Ce n’est pas notre problème. Nous, nous proposons un front, constitué forcément de militants et d’opinions différents. Souvent le NPA met en avant ce qui nous distingue et parfois nous oppose. Il ne fait là que constater une évidence, sinon nous serions tous dans le même parti. J’espère que la rencontre que nous avons eue avec le NPA aura contribué à dissiper les malentendus. Je suis certain que nous pouvons aboutir dans le respect de chacun.

Entretien réalisé par Mina Kaci et Rosa Moussaoui

Publié dans La gauche

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