« Je lance un appel pour sauver le sport français »

Publié le par jack palmer

Entretien:

Marie-George Buffet veut défendre l’unité du mouvement sportif tricolore, alors que Laporte favorise les pros au détriment des pratiquants.

Bernard Laporte l’assure. En dénouant les cordons de la bourse aux clubs professionnels, singulièrement aux footballeurs, tout en dégraissant son secrétariat d’État pour le recentrer sur le sport de haut niveau, il a « choisi l’ambition plutôt que le déclin ».

Pour les cinq cents à huit cents personnels du ministère qui manifestaient mard « contre la casse du service public du sport », comme pour Marie-George Buffet, ancienne ministre des sports, le choix formulé par le gouvernement est bien inverse.

Qu’avez-vous pensé des annonces de Bernard Laporte ?

Marie-George Buffet. Elles portent toutes sur le sport professionnel. Il oublie donc le vivier, tout le maillage des clubs, des fédérations, le mouvement sportif, soit l’essentiel de son sujet, ce qui n’est pas mal pour un secrétaire d’État au Sport ! Il ne se préoccupe absolument jamais du développement de la découverte et de la pratique sportive, des aides à fournir aux clubs, aux fédérations et à l’encadrement. Son deuxième oubli, c’est le ministère lui-même. Après ses annonces, on peut même se demander s’il y a encore besoin d’un ministère.

Qu’est-ce qui vous a choquée le plus ?

Marie-George Buffet. Le modèle sportif français est mis à sac. D’un côté, on détruit le ministère, ses missions de service public, avec la disparition de ses formations et de ses diplômes, des CREPS (centres régionaux d’éducation physique et sportive), de ses directions départementales et régionales bientôt noyées dans de plus vastes ensembles administratifs, alors qu’elles assuraient le lien avec le mouvement sportif local. De l’autre côté, c’est la priorité au tout-marchand. Mais je me dis que Bernard Laporte n’a pas été attentif à ce qu’a récemment affirmé son gourou. Pour Nicolas Sarkozy, il faut maintenant réguler le système capitaliste. Mais son secrétaire d’État entend, lui, lever les dispositifs qui protégeaient le sport du système marchand. Les clubs pourront devenir des sociétés anonymes à même d’entrer tranquillement en Bourse, en dépit des dangers de la spéculation. Et il y a la réforme du numéro d’affiliation. Une mesure qui peut paraître secondaire, mais qui représente l’essentiel de son discours. En confiant ce numéro aux clubs pro plutôt qu’à l’association amateur socle, il ouvre la voie aux compétitions fermées, sur le modèle des ligues privées américaines. C’est la rupture entre le sport professionnel et le mouvement sportif. Le premier va vivre sa vie tout seul, en se séparant de son vivier amateur et des autres disciplines. Tout cela au nom d’une nouvelle compétitivité. Mais lorsqu’on regarde les résultats des Tricolores aux derniers jeux Olympiques, on s’aperçoit que les résultats sont très satisfaisants par rapport à la place de la France dans le monde. Alors qu’on nous rebat les oreilles sur le modèle anglais, moi, je préfère que nos résultats s’appuient sur un plus grand nombre de sports que seulement sur le cyclisme sur piste, l’aviron ou quelques autres disciplines. J’ai alerté contre les attaques portées au modèle sportif français en démontrant qu’il n’y avait aucune raison valable derrière tout cela. Bernard Laporte ne fait que répondre aux pressions de ceux qui privilégient l’argent dans le sport et qui abandonnent les pratiquants aux collectivités territoriales.

Que proposez-vous ?

Marie-George Buffet. Il faut que tous ceux qui font la qualité du sport français et son éthique - élus, bénévoles des clubs, techniciens, entraîneurs… - se mobilisent. Voir les personnels des CREPS et du ministère manifester aussi nombreux mardi dernier fut formidable. Lorsque j’étais ministre des Sports, je leur rendais souvent hommage en leur rappelant qu’ils formaient une administration militante. Avec le peu de moyens dont ils disposent, ces femmes et ces hommes font des miracles car ils sont attachés au sport, à la jeunesse et à l’éducation populaire. Ils assurent le maillage territorial qui fait que tout club, toute mairie sait à quelle porte taper afin de trouver les appuis et les moyens nécessaires. Je lance un appel pour que l’ensemble du mouvement sportif, des élus locaux, départementaux et régionaux se place maintenant aux côtés des salariés pour sauver le sport français. Celui-ci forme un tout. Du retraité qui fait de la marche avec son club au jeune de sept ans qui vit son premier entraînement, jusqu’à Alain Bernard ou Karin Benzema qui nous font rêver. Si les champions donnent des résultats, c’est parce qu’ils sortent du vivier des pratiquants et qu’ils sont portés par un mouvement sportif uni et par un État qui l’accompagne. On ne doit pas laisser tout cela aux marchands. Le modèle sportif français n’est pas ringard. Ce qui est ringard, c’est de penser que la Bourse va régler les problèmes du sport.

Pour autant, n’y a-t-il pas des réformes à mener ?

Marie-George Buffet. Bien sûr. Il faudrait revisiter les champs de compétence et de financement des différents acteurs du sport. Définir ce qui relève du mouvement sportif, de l’État, de la région, du département et de la commune. Il faut aussi poser la question des moyens. Le budget des Sports n’a jamais été aussi réduit. Il y a aussi le danger de la libéralisation du marché des paris en ligne, alors que la Française des jeux finançait une partie des équipements. Le sport relève-t-il encore de la dépense publique ? D’autre part, l’accompagnement du sportif de haut niveau incombe-t-il à des écuries privées, comme le Team Lagardère, ou à l’encadrement du mouvement sportif dont la qualité serait renforcée ? L’INSEP et les CREPS pourraient jouer un rôle plus important. Ensuite, il y a ce débat passionné concernant la démocratisation du fonctionnement du mouvement sportif. Chaque licencié doit être acteur des décisions qui se prennent dans sa fédération. Enfin, il faut poser la question de la mutualisation des moyens. En reste-t-on à la « taxe Buffet » de redistribution de 5 % des droits de retransmission ou allons-nous plus loin ? Ces dernières années, les fédérations délèguent de plus en plus de pouvoir à leur ligue professionnelle. Si bien que Laporte propose aujourd’hui de mettre complètement de côté les pros. Il faudrait plutôt que les ligues, qui recueillent énormément de moyens, les mutualisent encore plus vers ses pratiquants et les autres disciplines.

Entretien réalisé par Stéphane Guérard

 

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Publié dans Société Politique

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